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30 août 2017 3 30 /08 /août /2017 14:43

Au Laos, au pays du million d’éléphants, quelque part à l’ouest de la route qui va de Vang Vieng à Luang Prabang, un peu au milieu de nulle part, se trouve le village de B…

Dans ce petit village vivait M. Phou, de son vrai nom Phouxanhanthindeth, que tout le monde au village appelait M. Phou. M. Phou avait atteint un âge respectable et passait le plus clair de son temps assis au bord de la route pendant que sa fille et son gendre travaillaient aux champs. L’épouse de M. Phou était morte depuis bien longtemps maintenant. M. Phou habitait la dernière maison du village, ou la première maison du village, cela dépendait du sens dans lequel on arrivait à B….

La route était un spectacle toujours renouvelé. Cette route poussiéreuse était le cauchemar des ménagères. Dans un vain effort, elles l’arrosaient à intervalles réguliers pour tenter de figer au sol un instant ces maudits grains de poussière rouge qui maculaient insolemment tout ce qui les entourait.  La route était pourtant un spectacle toujours renouvelé, qui enchantait M. Phou. Il y voyait passer de vieux autobus qui transportaient les autochtones – un autobus marquait d’ailleurs l’arrêt au village une fois la semaine. Il voyait aussi de jolis minibus flambant neufs qui acheminaient les touristes de plus en plus nombreux venus découvrir la nature merveilleuse et sauvage de la région. Il y voyait encore des groupes de motards en vadrouille, des touristes bien sûr, les responsables du Parti qui passaient dans leurs gros pick-up coréens et les camions de ravitaillement qui apportaient aux épiceries des villages et des rares villes de quoi pourvoir aux besoins d’une population qui avait désappris l’autarcie à grande vitesse, avec la boulimie inévitable de qui découvre le « progrès ». Parmi cette longue et discontinue caravane qui passait devant chez lui chaque jour, M. Phou aimait particulièrement les motos de grosse cylindrée et les camions de la Lao Beer Company.

Les grosses motos des touristes en promenade, qui crachaient leur fumée dans un vacarme métallique, lui faisaient penser à d’immenses dragons de fer.

Les camions de la Lao Beer Company égayaient le paysage de verdure et de poussière de leur jolie couleur dorée. La production de la bière était au Laos un monopole d’Etat. Quelques marques occidentales tentaient bien, depuis quelques années, de percer sur le marché local, mais leurs ventes restaient symboliques à côté de l’immense machine « Beer Lao » qui installait les enseignes des goguettes jusque dans les endroits les plus reculés du pays, et Bouddha sait s’il n’en manque pas au Laos. La Lao Beer Company inondait le marché d’un breuvage agréable à boire, pas trop fort, et surtout bon marché.

La Lao Beer Company était une institution au pays du million d’éléphants : une entreprise gigantesque, organisée comme le Parti, dont d’ailleurs les dirigeants étaient souvent les frères ou les cousins des membres du Parti, qui siégeaient eux-mêmes au Conseil d’Administration : le bonheur du peuple impliquait que le Parti pourvût à ses besoins, celui de boire de la bière y compris.

M. Phou ne se lassait jamais du spectacle incessant de la route. C’était une distraction sans pareil, une représentation toujours renouvelée dont les acteurs éphémères lui adressaient souvent un salut en passant, une main agitée, un sourire, une tête qui hochait ; autant de « sabaïdee [1]» qui égayaient ses journées.

M. Phou aimait la route qui lui offrait parfois d’opportuns cadeaux, comme cette chaise en plastique tombée d’on ne sait quel chargement et qui avait atterri devant la porte de sa maison. Cette chaise sur laquelle il trônait désormais lui avait permis de se rapprocher de la route car le banc qu’il utilisait auparavant s’appuyait sur le mur fragile de sa maison. Il avait aussi, grâce à cette chaise, pris de la hauteur et rendu ses yeux moins vulnérables à la sempiternelle poussière qui jaillissait de toutes les roues.

La vie s’écoulait, douce et paisible, à B… Monsieur Phou ne nourrissait qu’une crainte, celle qu’un chauffeur imprudent ou qu’un chauffard invétéré ne vînt à verser trop près de sa maison et abimât son foyer. Non qu’il eut une grande valeur, mais il faudrait alors qu’il aide sa fille et son gendre à bâtir une nouvelle maison, et usé par une vie de travaux aux champs, Monsieur Phou aspirait au repos : s’installer au bord de la route, regarder l’incessant ballet des véhicules en buvant, de temps à autre car il avait peu d’argent, une Beer Lao.

« M. Phou aimait la route qui lui offrait parfois d’opportuns cadeaux, comme cette chaise en plastique tombée d’on ne sait quel chargement et qui avait atterri devant la porte de sa maison. »


[1] « Bonjour » en lao

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  • Fabrice Dayron
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain.
Témoin intéressé de son époque.
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain. Témoin intéressé de son époque.

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