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4 septembre 2017 1 04 /09 /septembre /2017 11:07

Rappel de l'épisode précédent : M. Phou est un vieillard paisible qui passe le plus clair de son temps à contempler le spectacle que lui offre la rue qui traverse le village de B…, dans un endroit perdu du Laos.

Vous pouvez lire le premier épisode en dessous de l'épisode 2.

 

La saison des pluies venait de s’achever. Aujourd’hui comme hier, et comme demain, Monsieur Phou s’était installé sur sa chaise en plastique. Au loin, un camion de la Lao Beer Company s’annonçait. Monsieur Phou prenait le temps de le voir arriver. Il aimait ses couleurs jaunes et vertes, et même ses écritures qu’il ne savait pourtant pas déchiffrer, pas plus en Anglais qu’en Lao.

Le camion hésitait, signe qu’il devait voyager avec une pleine cargaison, logique puisque l’usine de production de la Lao Beer Company se trouvait quelque part un peu plus bas dans la vallée. Le camion hésitait car la route était, là-bas, en mauvais état, c’est-à-dire en plus mauvais état qu’en mauvais état, l’état normal d’une route au Laos étant « en mauvais état ». Les trous de la route étaient parfois comblés par un camion du District qui venait y déverser un monceau de cailloux et repartait sans les étaler, laissant le soin aux automobilistes malchanceux qui le suivaient de le faire, au péril de leur carrosserie. Cependant, M. Phou n’avait pas vu de camion venir combler les cratères de la route de plusieurs lunes. Celui de la Lao Beer Company devait donc essayer de contourner les nids de poule (ou d’autruche), et lorsqu’il n’avait nul moyen d’y échapper, s’engager le plus doucement possible pour ne pas user mécanique et chargement avant de reprendre de la vitesse jusqu’au prochain trou où il faudrait de nouveau freiner, et ainsi de suite. Prendre la route n’est pas une sinécure au pays du million d’éléphants.

La traversée du village était en revanche aisée pour les véhicules : la route n’y était presque pas déformée, et tous ou presque levaient le pied pour ne pas écraser un enfant, un chien, une chèvre ou un cochon. Monsieur Phou avait ainsi un peu plus de temps pour observer véhicule, chargement et occupants. Ce camion-là, Monsieur Phou l’aurait parié, devait avoir un problème car il faisait des embardées régulières, de droite, de gauche, un peu comme si le chauffeur avait été ivre ou qu’il était en train de s’endormir, puis il reprenait sa route correctement.

Les mouvements intempestifs avaient cessé. Le camion traçait maintenant droit, ou plutôt en oblique. Doucement, mais sûrement, il se déportait sur la gauche. Monsieur Phou eut le temps de voir le chauffeur utiliser son téléphone portable.

Les choses s’enchaînèrent assez vite. Le coup de klaxon du véhicule qui arrivait en face surprit le chauffeur de la Lao Beer Company. Le téléphone portable vola dans la cabine en même temps que le chauffeur donna un grand coup de volant sur la droite puis à gauche pour ramener son camion dans la trajectoire. Las, les à-coups violents déséquilibrèrent le camion dont l’arrière commença à chasser d’un côté, de l’autre. Monsieur Phou entendait les caisses de bières cliqueter. Il n’eut pas le temps d’avoir peur. A peine avait-il esquissé un mouvement de recul que le camion s’était couché sans fracas, sur le bas-côté, emportant dans sa course la mince barrière de bambou qui courait le long du terrain de Monsieur Phou. Le camion s’immobilisa à quelques mètres de la maison de Monsieur Phou, baleine d’acier échouée sur le littoral de la route.

Le chauffeur, un petit gabarit, n’eut pas même à pousser la portière, il s’extirpa par sa fenêtre ouverte et demeura un instant interdit, debout sur la portière de son camion couché. Il regardait autour de lui pour s’assurer que rien ni personne d’autre que lui n’avait pâti de sa sortie de route. M. Phou l’interpella :

  • Pas de mal ?
  • Non, tout va bien ! J’ai juste eu peur.
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Profil

  • Fabrice Dayron
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain.
Témoin intéressé de son époque.
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain. Témoin intéressé de son époque.

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