Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
8 septembre 2017 5 08 /09 /septembre /2017 17:06

Rappel des épisodes précédents :

M. Phou est un vieillard paisible qui vit dans un endroit perdu du Laos, au bord de la route.Un camion de la Lao Beer Company vient de se renverser dans le jardin de M. Phou. Le chauffeur, occupé au téléphone, a perdu le contrôle de son véhicule. Heureusement, il n’y a ni blessé ni dégâts, sauf la petite barrière de bambou qui délimite le terrain de M. Phou.

(Vous pouvez lire les épisodes précédents qui se trouvent à la suite de celui publié ci-dessous.)

L’homme descendit de son camion et alla trouver Monsieur Phou. Les premiers véhicules s’arrêtaient des deux côtés de la route et reprenaient leur chemin aussitôt, voyant que personne n’était blessé.

 - Drôle d’affaire, dit Monsieur Phou

 - Depuis le temps que je conduis ce camion ! Je connais la route par cœur, et jamais un problème…

 - Nul n’est accessible à la perfection, commença à orientaliser Monsieur Phou.

Le chauffeur avait des préoccupations bien plus prosaïques.

 - Avez-vous un téléphone, vieil homme ? Je dois prévenir mon supérieur au Bureau des Expéditions.

 - Qu’est-ce qu’un homme comme moi ferait d’un téléphone ? Le chef de village en possède un, qu’il promène fièrement et qu’il garde jalousement. Mais vous-même en avez un, je crois…

 - C’est vrai dit l’homme. Je suis un peu chamboulé par cette aventure.

Le chauffeur escalada son camion naufragé, plongea dans la cabine par la vitre ouverte et ressortit, son trophée à la main. Par chance, à cette heure-là, les bureaux de la Lao Beer Company étaient encore ouverts. En moins de 20 minutes et après avoir eu seulement cinq interlocuteurs différents, le chauffeur avait réussi à prévenir sa hiérarchie de la survenue de l’accident. Son supérieur l’avait informé qu’un de ses collègues le suivait, à deux heures environ. Il n’aurait qu’à grimper avec lui, il l’accompagnerait dans sa tournée de livraison et, in fine, regagnerait avec lui le siège de la Lao Beer Company. On s’occuperait du reste après. Le chauffeur raccrocha :

 - Merveilleuse invention, tout de même, que ces objets modernes !

 - Le mal peut se cacher sous les dehors du bien répliqua Monsieur Phou.

 - N’empêche, dit le chauffeur, sans lui, je n’aurais pas pu prévenir ma hiérarchie.

 - Mais vous auriez vu, de la même manière que vous allez le voir, votre collègue arriver. Vous lui auriez fait signe de la même façon et il se serait pareillement arrêté pour vous emmener avec lui.

 - C’est vrai concéda le chauffeur.

 - Et sans votre téléphone, vous n’auriez pas eu votre accident. Si vous aviez regardé la route plutôt que votre téléphone, jamais vous n’auriez dévié de votre trajectoire…

Un silence embarrassé se fit. L’homme était ennuyé. Tout le monde, au pays du million d’éléphants, tout le monde téléphone au volant de sa voiture, de son autobus, de son camion, et même au guidon de sa moto ! Mais l’affaire pouvait lui nuire au sein de la Lao Beer Company. On pourrait le rétrograder, l’envoyer monter la garde devant le portail de l’entreprise, ou pire, le faire travailler au brassage, enfermé dans la chaleur étouffante des grands bâtiments métalliques où s’élaborait la fameuse Beer Lao. Finis les grands espaces, finie la route, finie la liberté, ces caisses à livrer et ce système ingénieux qu’il avait fait perdurer après que son prédécesseur était parti à la retraite et qui lui permettait de détourner en toute discrétion et en toute impunité un vingtième de sa cargaison à chaque trajet. Outre le fait qu’il n’était jamais à court d’une Beer Lao à la maison, le marché parallèle qu’il avait monté améliorait grandement son ordinaire et celui de sa famille. Il alimentait à vil prix quelques gargotes de son quartier qui y trouvaient, elles aussi, leur compte. Se débrouiller faisait partie de la vie, ici. L’important était que tout cela reste discret et qu’officiellement rien n’existe qui puisse ternir la promesse de bonheur qui transpirait de ces trois mots : République Démocratique Populaire (du Laos).

Il avait acheté de cette façon une télévision dernier cri qui enchantait sa famille. Cette année, il avait prévu d’installer de nouveaux sanitaires. Il ne fallait pas qu’un stupide accident, sans dégât ni victime, ne vienne mettre à bas toutes ces années d’efforts.

L’homme se dirigea vers l’arrière du camion. Il réussit, au prix de quelques efforts, à sortir tant bien que mal une pleine caisse de Beer Lao qu’il déposa aux pieds du vieil homme.

  - Que diriez-vous d’une petite bière ?

 - Je dirais que nous ne boirions pas grand-chose d’autre que de la mousse, répondit Monsieur Phou. Avec le choc, elles doivent être toutes secouées.

 - Vous avez raison, grand-père. Le mieux est que vous les gardiez ici. Quand elles seront bien reposées, vous les boirez à ma santé.

 - Je n’y manquerai pas. Je penserai bien à vous.

 - A moi, à ma femme et mes enfants, et aussi à ma sœur qui habite à la maison avec mes trois neveux et nièce depuis que son pauvre mari est mort si jeune d’une terrible maladie…

 -  La vie est pleine d’épreuves.

 - C’est vrai. C’est pour cela que je travaille dur pour nourrir tout ce monde. Ce serait une catastrophe si je devais perdre mon travail.

Monsieur Phou considéra le chauffeur. Il avait l’air d’un brave type. Avoir les autorités sur le dos pour une enquête n’était jamais bon, même si on n’avait été qu’un fortuit témoin, comme Monsieur Phou. Quant à dénoncer quelqu’un, il fallait vraiment que le jeu en vaille la chandelle. Monsieur Phou fit durer un peu le silence, presque par jeu.

 - Et ce chien qui a traversé devant votre camion, que pensez-vous de ce chien ? questionna Monsieur Phou avec un brin de malice dans les yeux.

L’homme regarda Monsieur Phou :

 - Satané chien ! renchérit-il. Si je n’avais pas voulu l’éviter, je n’aurai pas donné ce grand coup de volant…

 - Et votre camion aurait continué droit, conclut Monsieur Phou.

  • « Et ce chien qui a traversé devant votre camion, que pensez-vous de ce chien ? »

Partager cet article
Repost0

commentaires

Profil

  • Fabrice Dayron
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain.
Témoin intéressé de son époque.
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain. Témoin intéressé de son époque.

De l'esprit du blog

"...Ainsi dès qu'une fois ma verve se réveille

    Comme on voit au printemps la diligente abeille

    Qui du butin des fleurs va composer son miel

    Des sottises du temps je compose mon fiel..."   (Boileau)

Recherche

Pages