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20 septembre 2017 3 20 /09 /septembre /2017 21:29

Rappel des épisodes précédents : Le chef du village est inévitablement venu s’enquérir des évènements. M. Phou et le chauffeur tentent de le dissuader de faire un rapport aux autorités. Le chef repart, presque convaincu, en emportant la caisse de Beer Lao que le chauffeur avait sortie à l’attention de M. Phou. Les épisodes précédents peuvent se lire à la suite.

 

Monsieur Phou regarda sa promesse de bière s’éloigner et se tourna vers le chauffeur quand le chef fut assez loin :

 - Il va vous falloir grimper de nouveau dans votre camion.

Le chauffeur attendit un peu. Il refit le tour de son camion pour dégager une nouvelle caisse de Beer Lao et remonter dans la cabine, d’où il ressortit avec une sorte de cahier.

 - Avez-vous un endroit, vieil homme, où nous pourrions ranger ceci avant que le chef ne revienne ?

 - Entrez chez moi dit Monsieur Phou, précédant son visiteur.

Il lui fit poser la caisse de bières le long d’un mur, à l’abri des regards indiscrets puis ils s’assirent sur une natte au milieu de la pièce.

 - Qu’est-ce que ceci ? demanda Monsieur Phou en désignant le cahier que l’homme tenait à la main.

 - Ceci est le cahier de livraison répondit le chauffeur. C’est un document important pour la Lao Beer Company. A chacun de mes voyages, je note les endroits où je vais livrer ma marchandise, et pour chacun de ces endroits, je note le nombre de caisses que j’ai distribué. Regardez !

L’homme ouvrit le registre à la page d’une de ses tournées antérieures. La souche autocopiante était restée accrochée au cahier. Il montra tout, précautionneusement, à Monsieur Phou : l’endroit où inscrire la date, le nom de la gargote, du café ou du restaurant qui avait été livré et dans la case d’à côté, le nombre de caisses qu’il avait déposées. Monsieur Phou, qui ne savait ni lire ni écrire, n’en souffla mot à son interlocuteur. Comprenant bien qu’il devait y avoir là quelque chose d’important, il lui faisait répéter chaque information pour essayer d’en garder au mieux la mémoire. Après tout, ses enfants savaient lire et écrire ; cela serait peut-être utile pour l’avenir. On ne sait jamais de quoi demain est fait au pays du million d’éléphants.

 - Voyez, dit-il, grand-père, quand mon bordereau est rempli, je fais la somme du nombre de caisses qui ont été livrées. Ce qui est très important pour la Lao Beer Company, c’est que le nombre de caisses que je livre soit égale au nombre de caisses avec lequel je quitte l’entrepôt. C’est très important. Au retour de ma livraison, je donne deux exemplaires de mon bordereau. Le premier part au Bureau des Expéditions. Le second part au Bureau de la Facturation pour établir les factures. Le troisième exemplaire reste accroché dans ce cahier.

 - Je comprends, dit le vieil homme. Mais, par exemple, est-ce que moi je vais recevoir une facture de la Lao Beer Company ? Ou est-ce que le chef de village va recevoir une facture ? Pour lui, ce serait presque normal. Mais pour moi, un pauvre vieillard qui a failli mourir écrasé sous votre camion, moi qui ai travaillé dur toute mon existence, moi malheureux homme, si pauvre, jamais je ne pourrais me payer tout cela...

 -  Ne vous tracassez pas, grand-père, regardez ici !

L’homme lui fit scruter le bordereau, sans savoir qu’un académicien devant un tas de hiéroglyphes n’y aurait pas beaucoup plus entendu que Monsieur Phou devant son feuillet bleu.

 - Regardez, la dernière ligne. Il est écrit « non livrées ». C’est là que j’inscris ce que je n’ai pas livré. Imaginez grand-père, que je tombe en déchargeant les caisses. Plein de bouteilles de bières cassées, et qui les paiera ? Personne ! La Lao Beer Company est une entreprise intelligente. Elle a compris que parfois il peut arriver un incident, une caisse qui casse, une autre qui glisse, une qui tombe du camion sur la route. C’est ici que j’inscris tout cela, sur la ligne des « non livrées ». Si le chiffre des « non livrées » reste raisonnable, la Lao Beer Company est contente et je peux garder mon travail.

Le chauffeur sortit le stylo-bille estampillé Lao Beer Company qui était accroché à la poche de sa chemise et commença à écrire consciencieusement sur un bordereau neuf.

 - Que faites-vous ? interrogea Monsieur Phou.

 - Je remplis le bordereau de ma livraison. Il faut bien que j’explique qu’il y avait deux caisses brisées.

Monsieur Phou réfléchit un instant.

 - Après un tel choc, suggéra-t-il au chauffeur, peut-être que beaucoup d’autres caisses ont été abîmées. Nous ne pouvons pas le savoir tant que votre camion n’aura pas été redressé. Il ne faudrait pas remplir précipitamment votre bordereau. La précipitation est mauvaise conseillère. En revanche, je peux conserver votre cahier ici. Votre collègue qui viendra redresser le camion pourra alors visualiser les dégâts et il remplira le formulaire. Si le chiffre ne correspond pas, cela pourrait vous attirer des ennuis, je crois. Vous m’avez dit qu’il est très important pour la Lao Beer Company que les chiffres coïncident...

Le chauffeur regarda Monsieur Phou. L'homme n'était pas jeune, il n'avait jamais dû sortir de son trou, mais il était malin comme un vieux singe des montagnes.

 - Je crois que je vais suivre votre conseil, grand-père, en lui mettant dans les mains le cahier de livraison et le stylo de la Lao Beer Company. Ah, quand je pense à ce satané chien !...

 - Satané chien, renforça Monsieur Phou. Venez, allons prendre l’air.

« Le chauffeur regarda Monsieur Phou. L’homme n’était pas jeune, il n’avait jamais dû sortir de son trou,

mais il était malin comme un vieux singe des montagnes… »

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  • Fabrice Dayron
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain.
Témoin intéressé de son époque.
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain. Témoin intéressé de son époque.

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