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14 septembre 2017 4 14 /09 /septembre /2017 12:59

Rappel des épisodes précédents : Un camion de Beer Lao s'est échoué dans le terrain de M. Phou. Le chauffeur, qui téléphonait au moment des faits, est ennuyé : comment justifier son accident ? M. Phou le sort de l’embarras en lui suggérant qu’il a vu un chien traverser la route : c’est en essayer d’éviter le chien que l’accident s’est produit. (Les épisodes précédents peuvent se lire à la suite)

 

Monsieur Phou invita le chauffeur à s’asseoir avec lui. Il n’avait qu’un fauteuil, son fameux fauteuil en plastique, alors ils gagnèrent le petit banc, le long du mur de la maison de Monsieur Phou, et qui, lui, pouvait accueillir jusqu’à trois personnes.

Le chef de village arriva sans tarder. Même si l’accident n’avait pas eu de conséquence dramatique, il restait un évènement comme peu arrivaient au village, et qui nécessitait son intervention.

 - Bonjour, dit le chef de village.

C’est lui qui saluait en premier Monsieur Phou, car bien qu’il fût chef, Monsieur Phou était plus âgé que lui, et le respect des anciens est une règle d’or au Laos.

 - Bonjour, répliquèrent en chœur Monsieur Phou et le chauffeur.

 - Que s’est-il passé ? demanda le chef.

 - Le camion est tombé à côté de ma maison, lapalissa Monsieur Phou.

 - Je le vois bien !

Le chef de village avait parfois l’impression que Monsieur Phou aimait prendre les autres, et lui particulièrement, pour des imbéciles.

 - Un accident idiot enchaîna le chauffeur. Heureusement, personne n’est blessé. La marchandise n’est même pas abîmée. J’ai déjà prévenu la Lao Beer Company. Je vais repartir dans le camion d’un de mes collègues. Bientôt cette histoire ne sera plus qu’un souvenir.

 - N’empêche, dit le chef. Il va bien falloir que je fasse un rapport au District.

 - Pensez-vous que cette affaire intéresse les autorités du District ? demanda Monsieur Phou.

 - Je ne pense pas que cela dépasse les bureaux de la Lao Beer Company, ajouta le chauffeur. Ce qui m’est arrivé est courant. Vous connaissez l’état des routes dans notre pays ; rouler est périlleux, surtout lorsqu’on transporte une lourde cargaison comme la mienne. De tels incidents arrivent au moins toutes les semaines. Moi-même, je ne saurais vous dire si je me renverse pour la huitième ou la onzième fois, tant la chose est courante. Regardez, dit-il au chef en exhibant son poignet qui portait les traces d’une vieille coupure qu’il s’était faite en voulant démonter le phare cassé de sa moto, regardez, vous voyez ces traces de blessure ? J’ai dû, un jour, du côté de Paksé, finir de casser à la main le pare-brise fendu de mon camion. C’était la seule issue que j’avais et je sentais sous mon siège la chaleur brûlante du moteur qui commençait à flamber…

De peur qu’il n’aille un peu loin, emporté dans le tourbillon de son récit imaginaire, Monsieur Phou intervint :

 - Voulez-vous une Beer Lao, chef ?

 - Avec plaisir ! D’ailleurs, qu’est-ce que cette caisse fait ici ?

 - Je l’ai sortie pour regarder le temps qui passe, dit le chauffeur.

Monsieur Phou, qui s’était levé pour aller chercher son décapsuleur à la maison, revint et d’un geste bref donna naissance à un flot de mousse presqu’ininterrompu.

 - Vos bières n’ont pas aimé l’accident ! dit le chef.

 - Oui. Trop secouées ! Buvons quand même dit le chauffeur, entrechoquant sa bouteille avec celle du chef et de Monsieur Phou.

 - Nioc nioc* !

 - Nioc nioc !

 - Nioc nioc !

Les trois hommes lampèrent leur breuvage en silence. Le chef se convainquait in petto d’avoir fait le tour de la question. Il considérait également qu’il n’y avait peut-être pas là matière à rapport au District : cela faisait des tracas administratifs en moins, d’autant qu’il risquait même de les ennuyer au District avec son histoire. Ils devaient souvent en entendre parler, au District, des accidents de camion de la Lao Beer Company d’après ce que disait le chauffeur, bien que pour lui ce fut le premier qu’il voyait, mais il ne sortait pas très souvent du village et ailleurs, les choses allaient peut-être différemment. Oui, il ne faudrait pas qu’ils le prennent pour un raseur au District, et même s’il entretenait de bonnes relations avec eux, mieux valait éviter que les autorités se promènent trop dans le quartier. Non non, bien sûr, il n’avait rien à se reprocher, mais vivre caché est un moyen sûr de vivre heureux, alors pas besoin d’aller mettre le village de B… sous les feux de la rampe. Un camion s’était renversé ? Et alors, quelle affaire ! Cela apporterait du piment dans toutes les conversations du village pendant les semaines et les mois qui allaient venir, mais c’était tout ! A tout bien considérer, le chef allait rentrer chez lui. L’affaire n’était pas classée, puisqu’il n’y avait pas d’affaire.

Le chef empoigna fermement la caisse de Beer Lao. Il restait encore 9 bouteilles dedans.

 - Au nom des autorités du village, je vous remercie de votre présent, dit-il cérémonieusement au chauffeur, avant de tourner les talons, la caisse de bière à la main, et de reprendre le chemin vers sa maison.

Le chauffeur n’osa bien sûr rien dire. Il est important au Laos, comme ailleurs en Asie, de ne pas s’emporter, de ne pas perdre la face.

 

* « Tchin tchin » en lao

 

 

« Voulez-vous une Beer Lao, chef ? »

 

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Published by Fabrice Dayron
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