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27 septembre 2017 3 27 /09 /septembre /2017 08:39

Rappel des épisodes précédents : Pour remercier M. Phou, le chauffeur de la Lao Beer Company lui explique à demi-mots comment détourner en toute légalité un peu de marchandise grâce au cahier de livraison. Les premiers épisodes sont à découvrir à la suite.

 

Ils se réinstallèrent dehors. Tous les gamins du village, et bonhommes et commères aussi étaient venus ou venaient ou allaient venir voir l’attraction, l’évènement, un évènement comme le village de B… n’en avait pas connu de mémoire de villageois vivant. Décidément, les chaumières de B…allaient bruisser de cet incroyable accident.

Monsieur Phou invitait tout le monde à rentrer chez soi, houspillant les enfants, interrogeant les adultes : « N’avez-vous rien d’autre à faire que faire les curieux ? Vos foyers et vos champs ont certainement plus besoin de vous que ce pauvre camion naufragé ! »  Puis le temps reprit son cours. Impassible, immuable. Monsieur Phou et le chauffeur, assis sur le banc, assistaient en silence à la reprise du ballet des véhicules. Monsieur Phou refusa la cigarette que lui tendit le chauffeur.

Deux heures plus tard, ils virent ensemble arriver à l’horizon le camion de la Lao Beer Company qui devait emporter avec lui le chauffeur. Ledit chauffeur et Monsieur Phou se saluèrent, non pas comme deux amis, non pas comme deux compères, simplement comme deux hommes qu’un pacte lie, se quittant sans savoir s’il leur serait donné de se revoir un jour.

Le soir venu, l’affaire du camion de la Lao Beer Company occupa une grande partie de la conversation avec sa fille et son gendre. Monsieur Phou ne parla pas du chien. Il expliqua que le chauffeur avait laissé une caisse de Beer Lao pour le réconforter de la frousse qu’il lui avait collée. Quant au cahier, Monsieur Phou savait ce que c’était mais il leur expliquerait une autre fois car ce soir, il était fatigué à cause de tous ces évènements et il n’aspirait qu’au repos.

Couché dans l’obscurité, Monsieur Phou peina à trouver le sommeil. Il entendit sa fille se refuser encore une fois à son mari ; pauvre vieux, lui aussi avait été mal loti du temps que vivait encore Madame Phou. Il s’endormit dans une agitation confuse de camions, de bouteilles et de caisses de bières.

Un dragon avait entendu l'accident et quittait sa montagne. Il s’approchait du village. Après avoir frayé dans les ravines, il se reposait maintenant au bord du camion, créant un vent de panique alentour. Des volutes de fumée sortaient de ses naseaux et ponctuaient sa respiration. Les villageois, la trouille au ventre, n’osaient pas s’approcher. Le chef du village avait appelé les pompiers du District et prévenu le Gouverneur de la Province. Le dragon ouvrit un œil et entreprit de vider une à une, consciencieusement, les bouteilles de Beer Lao, sous le regard éberlué des badauds du village. Son ventre enflait à vue d’œil. Sa truffe devenait toute rouge. Il émettait des rots sonores en produisant une fumée épaisse et âpre. Cela le rendait hilare, et au milieu de grands éclats de rire, sa queue battait l’air autour, faisant trembler les murs de la maison de Monsieur Phou. Il rotait et se mettait à boire de plus belle. Les villageois s’enhardissaient et s’approchaient maintenant du spectacle. Le dragon se leva en titubant sur ses deux pattes arrières, et, chancelant, pissa farouchement sur la foule des curieux d’un jet prodigieux qui les projeta plusieurs mètres en arrière. Monsieur Phou, tapi sous un frangipanier, assistait médusé à cette bacchanale quand, dans un ultime borborygme, le dragon parfaitement ivre s’écroula de tout son poids et s’endormit en ronflant sur la cargaison de bières. Monsieur Phou s’inquiétait. La Lao Beer Company allait-elle croire à ce qui s’était passé ? Et si on l’accusait, lui, d’avoir volé toute cette bière ? Il fallait mettre le reste de la marchandise en sécurité. Où donc étaient sa fille et son gendre ? Pourquoi n’étaient-ils pas là alors qu’il avait tant besoin d’eux ? Monsieur Phou sollicita sa vieille carcasse pour débarder la marchandise. L’accès n’était pas facile. Il ne fallait pas se prendre les pieds dans les traverses métalliques de la remorque. Les caisses étaient lourdes, et les ronflements du dragon faisaient tout trembler. Il sentait la panse grasse et visqueuse de l’animal merveilleux qui pesait sur une caisse et l’empêchait de la dégager. Furieux, Monsieur Phou, hurla trois fois de suite :

 - Pousse-toi, sale bête !

Monsieur Phou était assis sur sa natte. Il s’était réveillé lui-même à force de crier. Il était en nage. Sa fille l’appela :

 - Ça va papa ? Qu’est-ce qui t’arrive ?

Monsieur Phou reprit pied dans la réalité.

 - Ça va ma fille, ça va. Ce n’était qu’un mauvais rêve.

 - Rendors-toi, maintenant.

 - Oui.

Monsieur Phou s’allongea dans le noir. Sa frêle maison le rassurait. Il n’y avait ici ni dragon ni curieux. Il fallait qu’il se rendorme, qu’il chasse les mauvais esprits.

« Un dragon avait entendu l’accident et quittait sa montagne. »

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  • Fabrice Dayron
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain.
Témoin intéressé de son époque.
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain. Témoin intéressé de son époque.

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