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4 octobre 2017 3 04 /10 /octobre /2017 16:46

Rappel des épisodes précédents : La nuit qui suit l’incident, M. Phou fait un cauchemar. Un dragon vient boire toute la bière du chargement et sème la pagaille au village. Il se réveille en sursaut en hurlant « Pousse toi, sale bête ! ». Les épisodes précédents se trouvent à la suite. 

 

La vie reprit son cours à B… Le dragon ne venait plus hanter les nuits de Monsieur Phou. Il était resté terré dans sa montagne et Monsieur Phou dormait tous les soirs du sommeil du juste. Avec l’aide de son gendre, il avait réparé la frêle barrière de bambou. Tout de même, se disait souvent Monsieur Phou, il y avait là, juste à côté de chez lui, toutes ces bonnes bouteilles de bière, presqu’abandonnées.

Une semaine plus tard, le camion n’avait toujours pas bougé et semblait ne plus intéresser personne. Les villageois ne le remarquaient même plus en passant. Le trafic s’écoulait, comme d’ordinaire. La bâche du camion, qui n’avait pas souffert dans l’accident, protégeait la cargaison de la convoitise et des regards indiscrets : personne n’aurait pu savoir si le camion était plein ou vide. Le chef de village avait rendu visite à Monsieur Phou et l’avait informé de son choix de ne pas faire de rapport au District. Après tout, il n’y avait pas eu de victimes et pas non plus de dégâts matériels. Il ne tenait pas à alerter le District pour un oui pour un non. Le village de B… avait bonne réputation au District. Il ne voulait pas vanter ses qualités de chef de village, mais l’information lui avait été donnée par le représentant provincial du Comité Central du Parti. C’était important que le District ait une opinion favorable de B…. Cela signifiait qu’on pourrait peut-être demander l’installation de l’éclairage public, et, qui sait, d’ici deux à trois Pi-Maï *, la rue de B…. flamboierait-elle le soir. Le chef de village rêvait tout haut et Monsieur Phou supportait son verbiage avec patience. Cet imbécile épris de lui-même pouvait toujours, en tant que chef de village, lui rendre service, ou pire, lui jouer des crasses.

Souvent, en écoutant parler le chef de village, sa fille, son gendre ou ses voisins, Monsieur Phou pensait qu’il y avait là, tout près de chez lui, toutes ces belles caisses de bière de la Lao Beer Company, comme une promesse d’avenir heureux. Sa fille le reprenait souvent. Elle trouvait que l’accident l’avait marqué. Son père était comme distrait depuis. « Tu es dans la lune ! » lui disait-elle. Monsieur Phou tournait effectivement en orbite autour d'une lune de bière.

Un matin, alors qu’il était encore tôt - mais à quelle heure avait-il bien pu prendre la route, celui-là ! - Monsieur Phou vit arriver une voiture tout habillée des couleurs de la Lao Beer Company. Ce n’était pas une grosse voiture, pas l’un de ces énormes 4x4 ou de ces pick-up, véhicules réservés aux gens riches si c’étaient des particuliers, et il n’y en avait pas à B…, les plus proches devaient se trouver dans les environs de Luang Prabang. Sinon ces gros véhicules étaient ceux des huiles, cadres du Parti et leur famille, gouverneur de la province ou cadres supérieurs d’une grande entreprise comme la Lao Beer Company. Cette voiture-là était un petit modèle coréen, certainement celle d’un petit employé. Monsieur Phou ne s’était pas trompé. L’homme qui descendit de la voiture était vêtu comme quelqu’un de la ville, pantalon de tergal et chemise de coton, des chaussures fermées et des chaussettes, mais il ne portait pas de cravate. Que venait-il faire ici ? Monsieur Phou allait certainement l’apprendre très vite.

L’homme joignit les deux mains à hauteur du visage, comme il est coutume au Laos, mais au lieu d’incliner légèrement la tête, il se plia littéralement en deux, dans un cérémonial inattendu et presqu’obséquieux. :

 - Bonjour vieil homme, dit -il

 - Bonjour.

 - Je me présente, je suis Akamu  Phamxiphanh et je suis très fier de représenter ici la Lao Beer Company.

 - J’avais déjà deviné que vous travailliez à la Lao Beer Company…

L’homme esquissa un sourire en désignant sa voiture :

 - Difficile de passer inaperçu au volant de ce bel engin ! Vous habitez cette maison ?

 - Depuis toujours.

 - Vous êtes donc l’homme dont m’a parlé Saï.

 - Qui est Saï ?

 - Saï est le chauffeur de la Lao Beer Company qui a fini sa course dans votre jardin avec ce camion.

 - Ah…

Monsieur Phou n’ajouta rien. Le petit employé avec ses manières empruntées lui semblait un peu trop poli. Ce n’était qu’un briseur de rêves, il venait chercher la cargaison du camion, cette bénite marchandise à laquelle Monsieur Phou pensait si souvent ces derniers temps.

 

* Nouvel An lao

 

« Monsieur Phou tournait effectivement en orbite autour d’une lune de bière. »

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  • Fabrice Dayron
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain.
Témoin intéressé de son époque.
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain. Témoin intéressé de son époque.

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    Comme on voit au printemps la diligente abeille

    Qui du butin des fleurs va composer son miel

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