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15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 11:45

Résumé des épisodes précédents : Monsieur Phou explique à ses enfants comment récupérer une partie de la marchandise, grâce au cahier de livraison. Les esprits s’échauffent entre la fille qui voudrait tout prendre et le gendre qui n’entend rien voler. Les choses en restent là pour l’instant.

Le lendemain, toujours assis sur sa chaise préférée, Monsieur Phou reçut la visite matinale du chef de village qui venait lui conter ses aventures de la veille avec Phamxiphanh.

 - Sincèrement, dit le chef, je l’ai trouvé bizarre ce type.

 - Il a réussi à faire sortir ma fille de ses gonds en quelques minutes. Certes, elle est parfois un peu chatouilleuse, mais personne jusqu’à maintenant n’avait pu la mettre en rogne aussi rapidement.

 - Le problème, c’est qu’en tant que chef de village, j’ai un rang à tenir. Je ne peux pas me permettre de m’emporter comme ça, mais, croyez-moi Phou, j’aurais volontiers fait comme votre fille car ce type a le don de vous porter sur le système comme personne.

 

Monsieur Phou, qui tenait à rester discret sur ce que lui-même pensait de cet escogriffe de Phamxiphanh, n’eut pas à  ajouter grand-chose. Le chef se lança dans le récit de sa journée d’hier. Phamxiphanh avait commencé par lui expliquer en long, en large et en travers tous les secrets et les ressorts de l’organisation de la Lao Beer Company, des choses dont lui, le chef de village, se souciait autant que de ses premières sandales. Il avait fini par se perdre dans le dédale des sous-directions, des sur-directeurs, des notes d’organisation de la Lao Beer Company. Au bout d’un moment, le chef de village avait trouvé la bonne technique : il opinait du chef, à intervalles réguliers, guettant avec impatience le moment où Phamxiphanh terminerait son baratin. Le soleil était déjà haut dans le ciel avant que le type n’en vînt enfin à l’objet de sa visite : établir les circonstances de l’accident. Il lui avait demandé son opinion, au chef de village, de savoir si, à son avis à lui, un chien avait pu causer un tel accident, ce à quoi le chef de village répondit qu’il n’était que chef de village et que ce n’était pas son travail d’enquêter sur les accidents des chauffeurs de la Lao Beer Company. Puis Phamxiphanh insista pour que le chef lui fasse la description de tous les chiens que comptait le village. Le chef lui objecta qu’il devait déjà recenser les naissances du village, que cela lui suffisait amplement, et que s’il devait en outre tenir le registre des chiens, des poules, des chèvres ou des cochons qui peuplaient le village, il n’en finirait pas. Sur quoi le type de la Lao Beer Company se mit en tête de faire le tour du village, pour « rencontrer chacun des chiens du village », dixit Phamxiphanh ! Le chef de village manqua de pouffer lorsqu’il entendit cela. Il faillit demander à Phamxiphanh s’il ne comptait pas procéder à un interrogatoire serré des chiens suspects. Il n’osa pas le faire, pensant que l’autre se rendrait compte qu’il se moquait vraiment de lui, lorsque Phamxiphanh lui dit le plus sérieusement du monde : « Je vais vérifier dans la note d’organisation du service s’il est prévu une procédure particulière pour discerner la vérité dans l’œil des chiens. » Le chef avait failli s’étouffer. Il n’avait jamais rencontré un illuminé pareil, dit-il en riant. Monsieur Phou rit avec lui. Phamxiphanh, que rien ne pouvait distraire de l’accomplissement de sa mission, ajouta seulement qu’il était dommage que les camions ne parlassent pas. Puis il était remonté dans sa voiture et avait rebroussé chemin.

Au cours de la semaine qui suivit, Monsieur Phou eut de grandes occupations. Le camion, que recouvrait chaque jour un peu plus l’épaisse poussière rouge du Laos, semblait presque maintenant faire partie du paysage. Phamxiphanh, l'homme qui voulait faire parler les chiens avait supplanté le camion de la Lao Beer Company dans les conversations du village. Les paysans y trouvaient pour les uns une bonne occasion de rigoler, pour les autres la confirmation de la justesse de leur choix de vie, eux qui avait préféré l’authenticité de la terre aux fadaises des citadins.

 

Monsieur Phou, lui, tissait. Assis sur sa chaise, il assemblait des feuilles de palmier. Il entremêlait leur feuillage. Dans une longue feuille posée à l’horizontal s’enchevêtrait une autre feuille, à la verticale, et ainsi de suite, les unes à côté des autres, les unes au-dessus des autres. Ce réseau dense et compact produisait des sortes d’écrans de verdure, de panneaux qui ressemblaient à autant de petits paravents, qu’il assemblait ensuite les uns avec les autres pour donner forme à un grand panneau, qui ressemblait à un mur de maison. De temps à autre, Monsieur Phou se dirigeait vers l’arrière de sa maison pour entreposer ou finir d’assembler l’objet de son labeur. Personne ne posait de questions à Monsieur Phou quant au travail qu’il réalisait. La plupart des constructions était de cette nature au village, comme dans les campagnes du Laos ; rares étaient les ouvrages en dur. Il était tout à fait courant qu’un villageois s’y livre, soit pour réparer sa maison soit pour l’agrandir, soit pour confectionner un abri qu’il emporterait demain aux champs. La chose était, somme toute, très commune.

« Phamxiphanh, l’homme qui voulait faire parler les chiens… »

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  • Fabrice Dayron
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain.
Témoin intéressé de son époque.
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain. Témoin intéressé de son époque.

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