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2 novembre 2017 4 02 /11 /novembre /2017 10:13

Rappel de l'épisode précédent : L'employé de la Lao Beer Company, Phamxiphanh, avec son interrogatoire, fait sortir la fille de Monsieur Phou de ses gonds. Il quitte la famille Phou pour parler avec le chef de village.

 

A plusieurs reprises au cours de la journée, Monsieur Phou vit Phamxiphanh accompagné du chef de village arpenter la rue de B…, discuter avec les villageois, repartir, revenir, agiter les bras. Dès qu’il faisait mine de vouloir s’approcher à  nouveau de sa maison, Monsieur Phou opérait un repli stratégique vers l’intérieur. Il ne tenait pas à subir le galimatias de cet illuminé (qui pouvait comprendre ce que racontait ce type ?) et surtout, moins Monsieur Phou aurait à parler du chien, mieux cela vaudrait.

Il s’en voulait un peu d’avoir manqué de discernement lorsque le chauffeur, pas mieux inspiré d’ailleurs, avait eu son accident. Trop contents de la trouvaille du chien, ni Monsieur Phou ni le chauffeur n’avaient pensé une seconde à étayer leur discours, à convenir ensemble de ce à quoi ressemblait ce chien. Monsieur Phou n’était pas homme à raconter des salades. Il ne possédait que la roublardise des gens de la terre. Il était capable de se « débrouiller », capable de jouer un bon tour à qui le méritait, mais il n’était pas capable de comploter. Ce chien ne s’était présenté à son esprit que pour sortir de l’embarras ce Saï. Monsieur Phou ne regrettait pas son geste. Aider Saï ou aider Phamxiphanh, la question ne se posait pas longtemps. Au fond, en y réfléchissant bien, Monsieur Phou ne possédait pas assez de malice. Il n’avait pas l’habitude du mensonge, il était trop honnête, voilà tout, et cela n’était pas un défaut.

Et puis, il y avait toute cette bonne bière abandonnée. Comment les gens de la Lao Beer Company pouvaient-ils à ce point manquer de jugeote ? Laisser la cargaison se perdre, Monsieur Phou avait déjà du mal avec cela. Il lui était arrivé plusieurs fois dans sa vie d’avoir dû rebrousser chemin pour un fagot de riz tombé. Parfois même il avait parcouru à l’envers le chemin du retour de ses champs à sa maison pour retrouver de la marchandise perdue en route. Certes, c’était des efforts et du temps passé pour peu de chose. Il préférait faire le voyage avec 20kg sur le dos plutôt qu’avec deux bottes de riz, c’était logique. Mais on ne laisse pas pourrir sciemment ce qui peut se vendre ou se manger. On n’a pas le droit de laisser perdre les choses. Cela heurtait de front la montagne de bon sens qui occupait l’esprit de Monsieur Phou, lui qui avait toujours vécu à la dure, lui qui connaissait le poids de sueur et de peine de chaque kip[1] de sa maigre bourse.

Mais à la Lao Beer Company, le problème ne s’arrêtait pas là. Ils avaient franchi un cap supplémentaire dans la bêtise, car non seulement ils gaspillaient mais en outre, ils n’entendaient pas que leur incurie profitât à d’autres, à lui surtout en l’occurrence. Passe encore que la Lao Beer Company se désintéresse de sa marchandise. Mais alors, qu’elle s’en désintéresse jusqu’au bout et qu’elle laisse un vieil homme comme Monsieur Phou en profiter !

La Lao Beer Company ajoutait la perversité à l’incurie, voilà tout. Ils devaient être tombés sur la tête dans cette entreprise : donner des noms bizarres et compliqués aux choses simples, laisser de la marchandise se perdre, et fin du fin, compter dans ses rangs des individus aussi timbrés que ce Phamxiphanh. Sans doute, rien n’allait plus à la Lao Beer Company. Monsieur Phou en vint à se convaincre  qu’il ne verrait plus bientôt de camion de la Lao Beer Company  emprunter la route qui passait devant chez lui : cette entreprise ne pouvait être promise à un grand avenir.

C’était une raison pour agir. La conclusion s’imposa presque d’elle-même à l’esprit de Monsieur Phou. Avant que les outrages du temps, la prochaine saison des pluies ou on ne sait quel gredin ne vienne détériorer cette bonne et belle marchandise, il fallait agir. Monsieur Phou agirait dès ce soir. Le bon sens devait triompher. Ce serait sinon bientôt la fin, au pays du million d’éléphants.

Le soleil allait disparaître à l’horizon. Phamxiphanh venait de reprendre sa voiture et avait quitté le village : bon débarras ! Monsieur Phou alla trouver sa fille pour lui dire qu’il s’absentait, qu’il rentrerait pour dîner, un peu après la nuit. La fille de Monsieur Phou en conclut que son père allait retrouver des connaissances et, qu’autour d’une Beer Lao, ils parleraient de cet imbécile endimanché de la Lao Beer Company  qui venait de passer la journée au village. Monsieur Phou sortit de la maison mais ne prit pas la direction du village. Il se dirigea vers le camion naufragé, le contourna, et, à l’abri des regards indiscrets, étudia avec beaucoup d’attention l’enchevêtrement des caisses de Beer Lao, la façon dont il lui faudrait opérer pour en retirer une, les endroits où il devrait poser les pieds pour ne pas se blesser ou trébucher et regagner ses pénates. Profitant de la lumière déclinante, Monsieur Phou prit position, attendant la pénombre. Il désirait ardemment que la nuit arrive. Et l’obscurité fut. Monsieur Phou put mettre son plan à exécution. Tout se déroula comme prévu, sans encombre, si ce n’est qu’une pleine caisse de Beer Lao était un peu lourde pour le vieux dos de Monsieur Phou, mais il s’était déjà sorti de situations plus difficiles. Déposant discrètement la caisse de Beer Lao à l’arrière de sa maison, Monsieur Phou prit le temps de se remettre de l’effort et rentra dans sa maison sans que personne ne puisse deviner quoi que ce soit.

 

[1] Le KIP est la monnaie du Laos

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  • Fabrice Dayron
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain.
Témoin intéressé de son époque.
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain. Témoin intéressé de son époque.

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