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22 novembre 2017 3 22 /11 /novembre /2017 15:59

Rappel de l'épisode précédent : Monsieur Phou tisse à tour de bras des feuilles qu’il assemble pour former…on ne sait quoi.

Ce qui était inhabituel était l’ardeur que Monsieur Phou déployait à la tâche. Pour qui l’aurait observé de près, on aurait pu penser que sa maison venait de succomber lors d’une tornade et qu’il devait en hâte rebâtir son foyer. Ses mains, expertes, plus qu'agiles à cause du poids des années, mettaient en forme sans relâche des panneaux d'une forme parfaitement régulière. Monsieur Phou semblait possédé par un feu intérieur qui décuplait ses forces.

Pour tout dire, le plan de Monsieur Phou s’était précisé, affiné, depuis la soirée où il avait partagé une part de son butin avec sa fille et son gendre. Il avait décidé de faire, au plus tôt, un « gros coup ». Un gros coup, cela consistait selon les critères de Monsieur Phou, à délester le camion d’une vingtaine de caisses de Beer Lao.

Les enlever du camion était une part nécessaire et non suffisante du travail. Il avait dû discuter longuement avec sa fille et son gendre du chiffre.

Sa fille militait pour l’appropriation immédiate de l’intégralité du chargement. A force d’y réfléchir, et bien que naturellement versée dans l’action plus que dans la conceptualisation, elle avait échafaudé une justification idéologique de son larcin. Puisqu’elle était une fille du peuple, s’approprier la Beer Lao permettait simplement de donner une dimension concrète, d’incarner les mots « démocratique et populaire » inséparablement accolés à celui de république, qui prévalait depuis plus de 40 ans au Laos. Après tout, en d’autres temps, elle avait appris à l’école que le peuple en armes s’était soulevé contre les puissants, que certains avaient confisqué la terre pour la donner aux paysans, que d’autres encore avaient combattu pour la collectivisation des moyens de production. Elle, elle militait pour la socialisation de la Beer Lao. Une socialisation à son seul profit, oubliait-elle de préciser. On a beau être un bon socialiste, on n’en reste pas moins un être humain.

Son gendre quant à lui, nourrissait des scrupules, beaucoup de scrupules, beaucoup trop de scrupules pour profiter de l’aubaine sans trembler ni se battre la coulpe. Kéo craignait d’abord pour lui-même. Si les autorités, quelles qu’elles soient, et fussent-elles représentées par des baltringues de la trempe de Phamxiphanh, si les autorités devaient s’apercevoir de la supercherie et s’en prendre à quelqu’un à la maison, c’est forcément lui qui trinquerait. Son beau-père était trop vieux pour qu’on vienne l’inquiéter avec des tracasseries administratives, voire même avec un séjour derrière les barreaux. Tout peut arriver sous les cieux versatiles du pays du million d’éléphants. Si son beau-père n’était pas inquiété, sa fille ne le serait pas non plus car jamais on ne laisserait un homme de son âge sans qu’une main féminine au foyer pût prendre soin de lui. Ce serait donc sur ce pauvre Kéo que s’abattraient les foudres de la loi. C’est son honneur qui serait bafoué, sali par une procédure forcément inégale : se battre contre la Lao Beer Company, se battre contre une organisation aussi grande, aussi vaste, aussi puissante, aussi riche, était un combat perdu d’avance, celui du pot de terre contre le pot de fer. Kéo deviendrait un paria au village. Sa réputation le précèderait, et telle la crécelle du lépreux, le condamnerait à l’infamie et à la solitude. Et encore, s’il ne devait considérer que le seul tourment moral…Mais Kéo redoutait aussi les châtiments physiques. Il était pourtant dur à la douleur, quoiqu’en dît sa femme, mais, dans le village de B…, quelle femme ne disait pas de son mari qu’il était un grand douillet ? Kéo n’était pas d’une faible complexion, endurant au mal. Jamais un matin il n’avait manqué son tour pour aller au travail, même s’il ne se sentait pas bien ou si ses muscles étaient encore lourds des efforts de la veille. Mais, Kéo y avait bien réfléchi, il préférait avouer les mauvaises actions qu’il n’avait pas commises plutôt que de subir la violence d’un interrogatoire musclé. On entendait parler parfois, à demi-mots, à couvert, de telle personne qui déplaisait aux autorités et qui, un jour, disparaissait sans qu’on eût jamais de ses nouvelles. Kéo préférait continuer à boire de l’eau ou du thé toute sa vie plutôt que de la risquer pour quelques gorgées de bière. Et puis, outre sa crainte, le gendre de Monsieur Phou avait des scrupules. Né pauvre, il avait grandi pauvre. Né petit, il le resterait toujours, et ses enfants, s’il en avait un jour, seraient comme lui des fils de rien, des fils de peu, des fils de peine. La pauvreté, la médiocrité, agissaient sur lui comme un carcan et sclérosaient son esprit. Il était moralement incapable de s’en sortir. Né pauvre, il le resterait. Le destin venait-il de déposer à sa porte l’opportunité d’une vie plus facile ? Il sabordait ses chances, par des arguties idiotes, au fond surtout par le fait que dans son esprit, la prospérité ou la facilité lui étaient interdites.

« Ses mains, expertes plus qu’agiles à cause du poids des années, mettaient en forme

sans relâche des panneaux d’une forme parfaitement régulière. »

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  • Fabrice Dayron
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain.
Témoin intéressé de son époque.
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain. Témoin intéressé de son époque.

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