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29 novembre 2017 3 29 /11 /novembre /2017 18:01

Résumé des épisodes précédents : Monsieur Phou a fabriqué un abri destiné à recevoir la bière qu’il entend enlever du camion. Sa fille a échafaudé une théorie qui justifie le larcin. Kéo, de son côté, n’arrive pas à ne pas avoir mauvaise conscience.

 

Entre les deux, Monsieur Phou, devait déployer des trésors de diplomatie et d’argumentation.

Non, disait-il à sa fille, nul ne peut se faire justicier, quelque juste soit la cause qu’il défende, et celle que défendait sa fille était une grande cause qui méritait sincèrement qu’on s’y intéresse.

Non, disait-il à son gendre, il n’y a rien de répréhensible et rien à craindre ! Les puissants se gênaient-ils avec eux, manquaient-ils souvent l’occasion de leur faire sentir, à eux, aux petites gens comme eux, leur puissance, leur pouvoir ? Non ! Pourquoi Kéo renoncerait-il alors à l’opportunité qui leur était offerte ? Pour une fois, c’était eux qui pouvaient être les possédants, les riches, les puissants : pourquoi se priver de cette occasion de revanche que la vie leur offrait ? La Lao Beer Company ne mettrait pas demain la clé sous la porte pour quelques caisses de bières disparues là-bas, dans le nord du pays, dans un petit village, au milieu de nulle part, à l’ouest de la route qui mène de Vang Vieng à Luang Prabang. La Lao Beer Company mettrait peut-être la clé sous la porte un jour si elle continuait à employer des Phamxiphanh. La Lao Beer Company comptait pour peu cette marchandise. La preuve, ils l’abandonnaient ici, sans nulle intention de la récupérer. Ce qu’ils s’apprêtaient à faire n’était donc pas du vol. Voler, c’est ôter à quelqu’un ce dont il a besoin. Le débarrasser de quelque chose dont il n’a ni besoin ni envie n’était pas du vol. C’était même rendre service. Dit-on du médecin qui vous enlève l’appendicite qu’il vous a volé quelque chose ? Non ! Et pourtant, il a pris quelque chose qui était à vous, dans votre corps, et dont votre corps ne voulait plus. Il rend service, ce médecin. Il accomplit une bonne action. Ce que Monsieur Phou proposait à son gendre était du même acabit. Il lui offrait la possibilité de se livrer à une bonne action : lutter contre le gaspillage engendré par la vie moderne et délivrer la Lao Beer Company d’une chose dont elle ne voulait plus.

L’esprit du gendre de Monsieur Phou finit par céder sous les coups de boutoir des arguments de son beau-père. Mais quand même, insistait-il, que tout cela s’effectue dans des proportions raisonnables. Imaginez que la Lao Beer Company ne partage pas votre conception du service rendu, il ne faudrait pas trop s’exposer. Et quand bien même le fameux cahier de la Lao Beer Company permettait de donner à tout cela l’aspect le plus honnête qui soit, c’était non pour toute la cargaison. Pourquoi ?  Parce que ce n’était pas bien, voilà tout ! Le gendre de Monsieur Phou tenait à continuer à dormir sur ses deux oreilles, la conscience tranquille. Il ne voulait pas que quelque dragon ne vînt le tourmenter pendant son sommeil.

Se posant en arbitre, Monsieur Phou, dont l’âge tenait lieu de faire-valoir de sagesse et d’autorité, avait réussi à mettre tout le monde d’accord : on prendrait une vingtaine de caisses. Lorsque, l’autre soir, il avait enlevé « sa » première caisse de Beer Lao, il avait repéré les lieux, d’abord pour ne pas se blesser, ensuite et surtout pour ne pas faire tomber la marchandise : ce fracas aurait couvert le concert de chants, cris et appels des animaux nocturnes qui animaient les nuits de B…. Avec sa fille et son gendre, à plusieurs reprises, il avait nuitamment inspecté les lieux afin d’en connaître chaque détail. Sur le plan topographique, l’équipe était prête.

Enlever les bières n’était qu’une partie de l’opération. Il fallait également les stocker à l’abri des regards indiscrets. C’était l’objet de l’irréfragable envie de tisser qui s’était emparée de Monsieur Phou ces derniers jours. L’abri qu’il confectionnait lui semblait d’une taille parfaite, suffisamment grand pour accueillir les caisses de Beer Lao et suffisamment discret pour ne pas éveiller la curiosité des villageois.

Monsieur Phou mit en forme le dernier panneau alors que le jour commençait à décliner. Avant la nuit, l’abri à bière avait sa forme définitive. La fille de Monsieur Phou se réjouissait de ce que ce soir, ils se livreraient à leur premier acte de piraterie révolutionnaire. Monsieur Phou l’arrêta dans son élan. « Pas question, lui dit-il, pas question de se lancer comme ça, précipitamment ». Il devait, demain, au jour, vérifier la bonne tenue de l’abri. Et puis il était fatigué par le labeur des derniers jours, exécuté avec une rare énergie. Il avait besoin d’une bonne nuit de sommeil car le « délestage » comme il appelait avec un sens certain de la litote ce qui s’apparentait à un vol en bonne et due forme, le délestage allait être fatigant, délicat et fatigant. Et puis surtout, demain était une nuit de lune noire. Rien ne convenait mieux à leur entreprise que l’obscurité. « La précipitation est mauvaise conseillère, conclut-il, elle emmène l’homme au faux pas ». De l’opération du lendemain, on ne parla plus.

 

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  • Fabrice Dayron
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain.
Témoin intéressé de son époque.
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain. Témoin intéressé de son époque.

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