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14 décembre 2017 4 14 /12 /décembre /2017 08:11

Rappel de l'épisode précédent : la veille, la famille Phou a vidé une partie du camion et rangé les caisses de Beer Lao chez elle. L’opération s’est passée sans encombre, Monsieur Phou savoure et se repose.

 

Engagé sur le chemin de la quête extatique d’absolu et d’éternel, Monsieur Phou fut d’abord incommodé par la visite du chef de village. Que venait-il encore faire ici ? Lui rapporter quelque nouvelle du village ? Qu’étaient les nouvelles du village à côté de l’exploit réalisé hier par Phou & Associés ?, pensait-il. Venait-il encore se faire mousser, lui parler de ses bonnes relations avec le District, de son habileté, de sa compétence, de son entregent, de son talent somme toute, oui, c’est bien cela avait-il osé dire un jour à Monsieur Phou, alors qu’il recherchait des superlatifs pour décrire à Monsieur Phou la personne qu’il admirait le plus au monde : lui-même.

 - Encore une chaude journée, commença le chef.

 - Encore une chaude journée, confirma Monsieur Phou.

Il est vrai que les conversations météorologiques au Laos sont nécessairement brèves.

 - Avez-vous bien dormi, Phou ?

 - Aussi bien qu’un bébé. Vous connaîtrez vous aussi un jour cette sensation d’abandonner dans chaque nuit de sommeil un peu du labeur qui a usé votre corps et votre esprit toutes ces années. Mais vous êtes encore jeune, votre heure est au labeur, non au repos.

 - Je dors pourtant fort bien, dit le chef.

 - Sachez en profiter, se contenta de commenter Monsieur Phou.

 - Mieux que certains au village.

 - …

A ce moment, un camion de la Beer Lao Company passa. Il était conduit par Saï qui fit à Monsieur Phou un grand signe de la main.

 - On m’a rapporté qu’il y avait eu de l’activité par ici, hier à la nuit tombée.

 - Ah bon ?...

 - Des gens auraient entendu du bruit.

 - Du bruit ?

 - Du bruit.

Monsieur Phou n’appréciait pas le tour que prenait la conversation. Il n’allait certainement pas aider le chef de village à enchaîner. Il se tint coi, regardant ostensiblement le ballet des voitures qui traversaient le village. Le chef dut enchaîner.

 - Oui, du bruit. Comme des bouteilles de verre qu’on entrechoque. N’avez-vous rien entendu de tel, Phou ?

 - Absolument rien. Cependant, je me couche tôt et j’ai le sommeil profond. Je ne pourrais pas être un bon veilleur de nuit pour le village.

- Et ces bouteilles qui cognent, ça ne vous dit rien ? Ce bruit du verre qu’on entrechoque ?...

 - Pourquoi cela me dirait-il quelque chose ? Les seuls bruits qu’on entend ici la nuit sont ceux des animaux.

 - Ou ceux des bouteilles de Beer Lao. Celles qui sont dans le camion par exemple.

 - Ah, celles-là ? dit Monsieur Phou en tournant la tête vers le chargement. Je n’y pense même pas pour tout vous dire. Depuis le temps, on a l’impression que ce camion a toujours été là, comme si je l’avais installé moi-même pour décorer mon jardin.

 - Oui, c’est de ces bouteilles dont je parlais, reprit le chef qui ne tenait pas à se faire emmener par le roué vieillard sur un autre chemin que celui pour lequel il était venu le trouver ce matin. Hier, des bruits auraient été entendus, comme si quelqu’un enlevait les caisses de Beer Lao.

 - Ah bon ? Ecoutez, pour ma part, je n’ai rien entendu. Et pourtant je suis mieux placé que quiconque pour entendre quelque chose puisque ce camion aurait pu, à quelques centimètres près, emporter ma maison. Mais, chef, j’y pense, voulez-vous dire que ce camion est plein de marchandise ? Avec cette bâche, je n’ai jamais regardé…

 - Pour sûr ! Rappelez-vous cette caisse de Beer Lao que le chauffeur m’avait offerte pour me dédommager des tracas faits à l’administration du village.

 - Et cela vous fait penser que le camion en est rempli ?

 - C’est évident !

 - Mais, si c’est si évident, pourquoi la Lao Beer Company n’est-elle pas venue chercher la marchandise alors ? Je n’imagine pas un seul instant qu’une société aussi bien organisée que la Lao Beer Company puisse abandonner la cargaison.

Le chef hésitait. Monsieur Phou enfonça le clou :

 - L’autre hurluberlu qui voulait faire parler les chiens ne vous en a pas parlé ?

 - Pas le moins du monde ! Et pour tout vous dire, je ne lui ai pas même posé la question…Mais enfin, il y a ces bruits de verre.

 - Quels bruits de verre, chef ? Quels bruits tout court d’ailleurs ? Vous m’avez dit tout à l’heure que des gens auraient entendu. Ont-ils entendu ou auraient-ils entendu ? La nuance est de taille, d’autant que dans ma maison, personne n’a rien entendu. Et qu’ont-ils vu ces gens ? Leur avez-vous demandé ce qu’ils ont vu ?

 - Rien ! On n’y voyait goutte hier avec cette lune noire.

 - Je crois que je peux vous aider à résoudre ce mystère, chef. Imaginez qu’un des élastiques de la bâche du camion ait cogné, avec le vent, sur du verre, vide ou plein, qui serait dans le camion, mais si ça résonne, c’est plutôt du verre vide, si ça se trouve le camion en est plein, imaginez que le vent ait soulevé sans cesse la bâche, et le voilà votre cliquetis.

 - Vous croyez ? Le chef avait du mal à se départir de cette désagréable impression que Phou le prenait pour un benêt, lui, le chef de village.

 - Je suis même sûr que j’ai raison dit Monsieur Phou.

Le chef de village dut se contenter de cette explication. Elle était plausible, après tout. Et puis, de toute façon, le camion de la Lao Beer Company était tombé dans le terrain de Monsieur Phou. Seuls les gens de la Lao Beer Company étaient qualifiés pour s’occuper de leur marchandise. Pour cela, ils devaient être plus soucieux de préserver leur bien que d’interroger des chiens ou des camions…Et si Phamxiphanh était à lui seul un échantillon représentatif des gens de la Lao Beer Comapny, alors Phou n’avait pas tort de faire ses choux gras de leur imbécillité.

 - Satané élastique ! conclut Monsieur Phou. Puis il salua le chef et regagna sa maison. Les insomniaques de B… auraient tantôt l’explication à leur trouble nocturne.

« Satané élastique ! conclut Monsieur Phou »

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  • Fabrice Dayron
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain.
Témoin intéressé de son époque.
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain. Témoin intéressé de son époque.

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