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6 décembre 2017 3 06 /12 /décembre /2017 15:25

Rappel des épisodes précédents : la famille Phou est partie dormir. Demain, ils doivent se livrer à la grande opération de délestage du camion.

 

Le lendemain, une sorte d’excitation fébrile régnait dans la maison de Monsieur Phou. Monsieur Phou, peu habitué à laisser transpirer ses sentiments sentait malgré tout comme une sorte de trac qui grandissait à mesurer que les heures passaient. Il avait du mal à se concentrer sur quoi que ce soit. Son grand œuvre l’accaparait. Il n’écouta que distraitement le chef de village venu lui apporter les dernières nouvelles relatives à l’administration de B… et à l’arrivée prochaine d’un nouveau maître à l’école. Il tournait en rond, ne pouvait fixer sa pensée sur quelque chose qui n’avait pas la forme d’une caisse ou d’une bouteille de Beer Lao. Afin de s’occuper l’esprit, il alla vérifier une quinzaine de fois que son abri était fin prêt. Il rajusta quelques panneaux, il étudia l’ensemble, de près, de loin, à mi-distance. Il s’occupa, en somme.

 

La fille de Monsieur Phou, elle, était surexcitée. Ce matin, elle avait enfilé deux claquettes du pied gauche. Rien ne lui tenait dans les mains. Elle trébuchait sans cesse, se cognait partout, bien que les maisons des paysans Laotiens soient assez singulièrement dépourvues de meubles. Elle avait manqué renverser le pho[1] de ce midi – heureusement que son père ne l’avait pas vue, il lui aurait adressé des reproches. Elle déployait des efforts de concentration inouïs, parlait à ses mains, leur intimant de rester calmes, elles qui n’avaient qu’une envie, de battre de joie à l’idée de ce qui se préparait ce soir.

Quant à Kéo, à quelques heures de passer à l’action, il se demandait encore s’il participerait à ce qu’il n’arrivait pas à considérer autrement que comme une mauvaise action. Toute la journée, il avait senti un œil planer au-dessus de lui, ne cessant de le regarder, de le jauger, de le juger, de lui faire sentir, par sa noirceur, le mal qu’il pensait de lui alors qu’il s’apprêtait à devenir le complice de deux gredins. Quand son voisin aux champs était venu le trouver pour lui emprunter sa binette et qu’il avait posé une main sur son épaule alors que Kéo était accroupi, de dos, Kéo avait poussé un hurlement de terreur, sursauté, trébuché, pour finir les quatre fers en l’air, au milieu de sa rizière. Au moins avait-il bien faire rire son voisin qui ne pouvait soupçonner que le ver du remords était en train de ronger ce pauvre Kéo. Mais il était condamné à mal agir. Un vieil homme et une femme, fragile finalement même si c’était un succube, un vieil homme et une femme fragile ne pourraient certainement pas délester le camion sans se faire repérer. Et comme Kéo n’avait nul endroit où vivre que la maison de son beau-père, il les aiderait ce soir, pour être sûr au moins de ne pas perdre son toit.

 

La nuit venait de tomber sur B… Monsieur Phou avait tout préparé. Chacun vaquait à ses occupations, comme si de rien n’était, au moins en apparence, car les consciences travaillaient chacune dans leurs sens, les unes à hue, les autres à dia. Monsieur Phou était assis sur son sempiternel fauteuil, sa fille préparait le repas et Kéo attendait, dans la maison.

Monsieur Phou donna le signal. Chacun avait un rôle précis, défini et répété. Lui se trouvait dans la cargaison. Il extrayait les caisses sans heurt, sans entraîner de chute en chaîne. La caisse extraite par Monsieur Phou était posée au sol, à côté du camion. C’est là que la fille de Monsieur Phou et son gendre entraient en action. Ils devaient, dans le noir le plus total, porter les caisses de Beer Lao jusqu’à l’abri, et les y ranger proprement afin qu’on pût, le soir même, refermer la cachette. L’obscurité était telle que même l’œil qui avait suivi Kéo toute la journée dans ses moindres déplacements n’aurait pu admirer le ballet remarquablement orchestré qui se déroulait entre le camion naufragé de la Lao Beer Company et la maison de Monsieur Phou. Seul Kéo, qu’un fond d’angoisse continuait d’étreindre, pouvait percevoir le cliquetis des bouteilles de bière en mouvement.

 

Le lendemain, Monsieur Phou savourait un repos, selon lui, bien mérité. Ses vieux yeux mi-clos guettaient les véhicules qui, de droite, de gauche, traversaient B… dans un sens ou dans l’autre. Comme chaque jour.

Sa fille et son gendre étaient partis ce matin aux champs. Demain était jour de marché et sa fille irait y vendre de quoi nourrir la famille. Comme chaque semaine.

Parfaitement confiant quant à la sécurité de la marchandise, Monsieur Phou exécutait consciencieusement sa tâche habituelle : laisser le temps s’égrainer, sentir passer chaque minute que la vie lui offrait. Comme toujours.

 

[1] Soupe, base de l’alimentation au Laos

 

« La fille de Monsieur Phou, elle, était surexcitée… »

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  • Fabrice Dayron
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain.
Témoin intéressé de son époque.
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain. Témoin intéressé de son époque.

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