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20 décembre 2017 3 20 /12 /décembre /2017 13:20

Rappel de l'épisode précédent : le chef du village est venu s’inquiéter du bruit entendu la veille par certains habitants. Rusé, Monsieur Phou accuse l’élastique de la bâche du camion d’avoir cliqueté une partie de la nuit. Le chef repart peu satisfait de l’explication, mais incapable d’en savoir plus.

Kéo était reparti aux champs le lendemain du forfait commis. Le lendemain comme chaque jour, le lendemain comme chaque jour que Bouddha ferait jusqu’au jour où un garçon ou un gendre serait assez fort pour prendre sa place.

Fallait-il encore qu’un héritier naquît, ce qui relevait un peu de la gageure au vu de l’intensité érotique de la vie de Kéo et de son épouse. Au pays du million d’éléphants, on n’apprenait pas aux jeunes hommes à amadouer les chamelles.

Tandis qu’il travaillait d’arrache-pied, courbé dans sa rizière, le mauvais œil le surveillait et le tourmentait. Kéo n’arrivait pas à se concentrer, il ne faisait rien de bien. Ses gestes étaient désordonnés. Il jetait sans cesse un œil inquiet par-dessus son épaule. Oui, il était là, il était là tout le temps, il ne lui parlait pas, ce n’était somme toute qu’un œil, mais sa présence et sa noirceur le tétanisaient. Il n’osa même pas ouvrir la bouteille de Beer Lao que sa femme avait glissé dans sa besace ce matin avant de partir pour le marché. Ah, certes, ce n’était pas tous les paysans qui pouvaient se vanter de faire couler le maigre en-cas de la mi-journée avec une gorgée de Beer Lao. Mais celle-ci, Kéo n’osait pas y toucher. Il se sentait incapable de l’ouvrir tant que ce fichu œil était là. Et il ne semblait pas prêt à décamper : au milieu de sa rizière, au bord de son champ, blotti à l’intérieur de sa cabane, et même perché discrètement sur la branche de son arbre préféré, il était là. Il ne le lâchait pas. L'oeil était dans l'attente et regardait Kéo.

Agacé, embêté, gêné, il ne pouvait pas lui hurler de le laisser tranquille après tout, sinon qu’auraient dit les voisins. Kéo se résolut à ne pas boire sa Beer Lao. Il ne voulait pas la jeter, il n’allait quand même pas se comporter comme un de ces citadins dégénérés. Il se résolut à la cacher en l’enfouissant dans un trou d’une quarantaine de centimètres qu’il pratiqua au bout d’un rang d’oignons, persuadé qu’à cette profondeur au moins, le mauvais œil ne viendrait pas tourmenter la bière et, qui sait, la faire tourner, lui donner un goût âcre ou saumâtre, la rendre imbuvable, réduisant à néant les efforts qu’il avait faits et surtout les risques qu’il avait pris.

Pauvre Kéo ! Désormais, il était dedans jusqu’au cou. Hier encore il aurait pu protester de son innocence. C’en était maintenant fini. Il était mouillé, complice… Alors, quitte à être dans le pétrin, autant en profiter un peu, autant se rincer la dalle avec une bonne Beer Lao à l’heure de la pause. Mais là, il ne pouvait pas. Satané œil !

Le dîner se déroula dans la même ambiance que d’habitude, comme si rien n’avait eu lieu la veille. La fille de Monsieur Phou rapporta les nouvelles qu’elle avait entendues au marché. Elle raconta ses ventes, pas si mauvaises après tout, surtout maintenant que nous sommes à l’abri du besoin, ajouta-t-elle. Elle ébaucha des projets d’avenir, parlant même d’électricité, ce à quoi Monsieur Phou ne répondit pas, manière de désapprouver qui permettait tout de même au contradicteur, même chatouilleux comme sa fille, de ne pas perdre la face. Kéo ne parla pas. Lorsque sa femme lui demanda s’il avait apprécié sa Beer Lao, il lui mentit que oui, que c’était très agréable. Monsieur Phou ordonna à sa fille de donner demain matin une autre Beer Lao à ce pauvre Kéo qui suait sang et eau dans les champs. Monsieur Phou ne répondit pas à sa fille lorsque celle-ci objecta qu’il ne fallait peut-être pas commencer à prendre de mauvaises habitudes parce qu’à ce rythme-là, leur réserve allait s’épuiser rapidement. Monsieur Phou était convaincu de tenir là le moyen infaillible d’amener Kéo à accepter de vider le reste du camion en laissant au vestiaire ses remords de conscience.

« L’œil était dans l’attente et regardait Kéo »

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  • Fabrice Dayron
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain.
Témoin intéressé de son époque.
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain. Témoin intéressé de son époque.

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