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11 janvier 2018 4 11 /01 /janvier /2018 14:19

Rappel des épisodes précédents : Kéo a des remords. Il a commis une mauvaise action et le mauvais œil le tourmente.

Après quatre jours de mensonges, Kéo succomba à la tentation. Assis contre le tronc de son arbre préféré, il but, vite et en cachette, une première bouteille de Beer Lao. Elle étancha la soif du travailleur. A la deuxième bouteille, il apostropha le mauvais œil, lui reprochant de se tenir comme ça, tout contre lui, de l’importuner, toujours et en tout lieu. Enfin mince, quoi ! Ça ne se faisait pas de déranger les braves gens comme ça, de déconcentrer en plein effort un pauvre paysan qui aurait bien eu besoin d’un coup de main pour sarcler son champ au lieu de regarder comme ça bêtement : c’était quoi, cet œil incapable de lever le petit doigt ?! A la troisième bouteille, Kéo remarqua avec une joie mal dissimulée que le mauvais œil avait disparu. Il n’était plus là. Parti, envolé ! Couard ! Pleutre ! Eh, viens ici si tu veux te battre ! Ah non mais, ça alors, il allait lui montrer, lui, Kéo, qui était le plus fort. Se hissant sur deux pieds incertains, Kéo se mit à boxer vers le ciel en invectivant son lâche adversaire. Il tomba lamentablement dans la rizière, peut-être une droite du mauvais œil, et se consola avec la dernière bouteille de Beer Lao, que sa maigre portion de riz gluant ne suffit pas à éponger. Cependant, Kéo constata avec plaisir l’évanouissement soudain et complet du mauvais œil. Il cuva tranquillement à l’ombre de son arbre préféré. Quand il s’éveilla, la nuit commençait à tomber. Il se hâta vers la maison, cherchant en vain au long du chemin un alibi plausible pour son retard inhabituel. Malheureusement, les idées s’entrechoquaient dans son esprit à la façon de bouteilles de bière. Une espèce de soupe grasse lui emplissait la tête et l’empêchait de poursuivre le fil d’une idée. Arrivé à la maison, Kéo décréta qu’il était malade, qu’il avait dû avoir trop chaud en travaillant aux champs. Il esquiva ainsi la compagnie de sa marâtre et de Monsieur Phou.

Ce dernier lui rendit néanmoins visite cependant qu'il faisait semblant de dormir, allongé sur sa paillasse, implorant le pic-vert qui avait élu domicile dans sa boîte crânienne de déguerpir. Son beau-père se pencha sur lui. Kéo ne bougea pas. Monsieur Phou lui tâta le front, le pouls, approcha son nez de sa bouche, se releva et repartit. Depuis son grabat, Kéo l’entendit dire à sa fille :

 - Je sais quelle est la maladie de ton mari.

 - C’est grave ? s’enquit-elle

 - Non, pas grave du tout, et le traitement est simple. Demain, ne mets pas de bouteille de Beer Lao dans sa besace. Je suis sûr qu’il guérira très vite.

Le lendemain, bien avant que le jour ne paraisse, Kéo se leva avant tout le monde et alla subtiliser quelques bouteilles de Beer Lao qu’il cacha adroitement dans un endroit connu de lui seul, sur le chemin qui menait de la maison aux champs. Il revint se coucher et se leva comme si de rien n’était.

Sa femme lui servit son pho matinal en l’accablant de reproches et en lui recommandant d’être vaillant à l’ouvrage afin qu’elle eut de quoi vendre au marché du surlendemain. A son habitude, Kéo ne dit rien, préférant ne pas affronter d’ouragan conjugal. La paix, voilà à quoi Kéo aspirait. La paix, la quiétude, le repos, le temps qui passe  sans qu’un mauvais œil ne vînt jouer les trouble-fête. Et pour faire disparaître le mauvais œil, Kéo avait maintenant son secret. Il ne feignit même pas de s’indigner lorsque sa femme lui fit remarquer qu’elle n’avait pas mis de Beer Lao dans sa besace du midi pour lui éviter d’être malade à cause de la chaleur comme hier. Il prit le chemin du labeur quotidien et s’arrêta en route pour exhumer de leur cachette les six bouteilles de Beer Lao placées là avant le lever du jour.

« [Kéo] faisait semblant de dormir, allongé sur sa paillasse, implorant le pic-vert qui avait élu domicile dans sa boîte crânienne de déguerpir »

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  • Fabrice Dayron
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain.
Témoin intéressé de son époque.
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain. Témoin intéressé de son époque.

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