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17 janvier 2018 3 17 /01 /janvier /2018 10:29

Rappel des épisodes précédents : pour soulager sa conscience, Kéo a bu beaucoup de Beer Lao hier au jardin. Miracle, le mauvais œil a disparu…

Monsieur Phou s’était abstenu de toute remarque ou commentaire lors des échanges conjugaux un peu âcres du matin. Il ne lui appartenait pas, à ce stade, de s’en mêler. Il lui était arrivé à lui aussi, une fois, par le passé, de se laisser griser par quelques verres de trop. Il l’avait regretté et Kéo le regrettait-il sans doute maintenant aussi. Ce garçon tempérant, parfois même timoré, saurait de lui-même tirer les leçons de son erreur, car ce n’était assurément pas une faiblesse ni une faute.

Monsieur Phou s’installa donc comme à son habitude sur sa chaise pour contempler le ballet de la vie qui s’étirait à B….Les voitures qui passaient, le petit voisin qui menait ses volailles, le chef du village toujours tout occupé à se rendre indispensable.

Il s’était assoupi lorsqu’il fut tiré du sommeil par un vacarme inhabituel. Venant de l’autre bout du village, un homme marchait au milieu de la route en vociférant. Il ne marchait pas tout à fait, il titubait pour être plus exact. Il ne vociférait pas non plus, il chantait. Il chantait mal, il chantait faux, mais il chantait à tue-tête une chanson de salle de garde du folklore laotien. Cette chanson parlait du bonze de Kha-Marêt, que ses génitoires tombant gênaient à chaque fois qu’il voulait s’asseoir, ce qui n’était cependant pas sans lui provoquer un certain plaisir. Intrigué, Monsieur Phou se leva. Une voiture klaxonnait alors qu’elle avait manqué renverser ce drôle de troubadour. Le village sortait de sa torpeur de la mi-journée. Commères et vieillards (les hommes étaient aux champs et les enfants à l’école) se précipitaient sur le pas de leurs portes et semblaient se délecter de l’étrange spectacle. Au moment où il entonnait le couplet suivant, celui qui parle des filles de Kha-Marêt qui se disent toutes vierges, Monsieur Phou manqua de tomber à la renverse en reconnaissant formellement le chanteur : Kéo !

Nom de Bouddha ! Qu’est-ce qui lui arrivait ? Monsieur Phou ne savait que trop bien ce qui lui arrivait. Et le village qui allait être au courant ! Et les questions du chef ! Et le regard des villageois ! Il appela sa fille, qui, occupée à l’arrière de la maison, n’avait rien entendu du vacarme. Il lui ordonna d’aller récupérer sur-le-champ son mari et de dire à qui voulait l’entendre que le soleil avait dû lui monter à la tête.

La fille de Monsieur Phou se précipita au-devant de son mari, lui colla violemment une main sur la bouche en guise de bâillon, et, de l’autre, l’empoigna par la taille en lui disant :

 - Viens mon chéri, on va rentrer. Tu vas t’allonger. Il est malade cria-t-elle à une cantonade incrédule.

Kéo se débattit, ôta la main qui l’empêchait de parler et se mit à crier plus fort que sa femme :

 - Mais non ! Pas du tout ! Je vais super bien ! Laisse-moi donc chanter espèce de mégère !

La fille de Monsieur Phou lui referma la bouche et, tandis qu’il essayait de mordre la paume de la main qui l’empêchait de s’exprimer, elle lui asséna un sévère coup de genou entre les jambes. Kéo tomba à terre.

 - Ah, vous voyez bien qu’il est malade, dit-elle à la foule qui les entourait. Aidez-moi donc à le ramener à la maison au lieu de rester plantés là ! C’est qu’il va falloir que je le soigne, moi !

« …le petit voisin qui menait ses volailles… »

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  • Fabrice Dayron
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain.
Témoin intéressé de son époque.
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain. Témoin intéressé de son époque.

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