Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
24 janvier 2018 3 24 /01 /janvier /2018 16:09

Rappel de l'épisode précédent : Kéo est rentré au village parfaitement ivre, chantant des chansons paillardes. Sa femme a accouru, mais la honte risque de rejaillir sur la famille Phou.

Quand il eut repris ses esprits, Kéo dut subir les assauts en règle de son épouse.

 - Non mais, tu te rends compte de ce que tu as fait ? La honte va rejaillir sur toute notre famille. Ah, bon sang, mais qu’est-ce-que j’ai fait à Bouddha pour avoir un mari pareil ? A qui la faute ?

 - A lui ! rétorqua Kéo en désignant du doigt son beau-père. A lui et à lui. Deux fois à lui. A lui d’abord parce que c’est lui qui m’a choisi pour devenir ton mari, et crois-moi, c’est un truc qu’on ne souhaiterait même pas à son pire ennemi. A lui ensuite parce que c’est lui (et toi un peu, mais moins), c’est lui qui a voulu que je devienne un brigand. C’est lui qui m’a forcé à voler toute cette marchandise dans le camion. Moi, je ne voulais pas, je n’étais pas d’accord. Rappelez-vous combien de fois je vous ai dit que ce n’était pas bien, que c’était du vol et que je ne voulais pas être votre complice. Et rappelle-toi comment il a insisté, comment il a imaginé mille subterfuges et inventé mille arguments tous tirés par les cheveux pour me convaincre de vous suivre dans votre entreprise criminelle. J’ai été obligé de dire oui, forcé de faire ce que vous aviez décidé, sinon vous auriez fait de ma vie un enfer ! Alors, ne viens pas te plaindre maintenant ! Tu voulais être mariée à un voyou, à un voleur, à un vaurien : eh bien c’est fait ! Tu es exaucée, et même au-delà de tes espérances. Tu voulais être l’épouse d’un bandit : eh bien ça y est ! Non seulement ton mari vole, mais comme tous les mauvais garçons, il boit : ne viens pas me dire que ça te rend malheureuse, ou c’est que tu n’as pas de suite dans les idées. Un garnement. Tu es la femme d’un garnement ! Alors, au lieu de gémir, vas donc t’allonger sur la paillasse que je te mette une graine de vaurien dans le ventre !

 - N’y pense même pas ! se renfrogna la fille de Monsieur Phou.

 - Demain, il faudra aller au marché intervint Monsieur Phou, estomaqué par les propos de son gendre qu’il tentait de méditer malgré l’alacrité de la conversation.

 - J’ai d’autres choses à penser ! lui rétorqua sa fille. Et puis que veux-tu que j’aille y vendre, au marché ? Ce sac à bière n’a rien rapporté du jardin !

 - Ce n’est pas moi qu’ai eu l’idée d’aller au jardin chargé de bière ! N’est-ce pas, Monsieur Gredin Père et Madame Gredin Fille…les provoqua Kéo en levant le col tout en jetant sur eux un œil torve et trouble.

Alors qu’elle s’approchait de son époux pour lui coller une droite, Monsieur Phou la retint :

 - Laisse, dit-il, tu vois bien qu’il n’est pas dans son état normal. Je te dis que demain il faudra aller au marché. Même si tu n'as rien à y vendre, il faudra que tu y achètes un cadenas. Il est ici des marchandises que nous devons protéger de la convoitise.

 - Il a raison ton père ! Il faut que tu ailles au marché demain. Ecoute-le, ton père ! On doit toujours écouter son père, on doit toujours écouter les anciens. La sagesse habite les anciens, c’est bien connu. Regarde ton père, c’est l’illustration vivante de cet infaillible adage. Donc, demain, tu files au marché, tu discutes pas ! Et pendant que tu achèteras un cadenas, moi j’achèterai un scie à métaux. C’est vrai, on a souvent besoin d’une scie à métaux. Si j’en avais une au jardin, je crois que je m’en servirais tous les jours. Bon, sur ce, salut les truands, moi je vais me pager, ça pourra pas me faire de mal après cette dure journée de turbin.

 

Monsieur Phou, interdit, regarda Kéo prendre la direction de sa paillasse alors que le jour n’était pas encore couché. A peine alité, Kéo emplit la modeste demeure d’un ronflement sonore.

 

Une ambiance de mort régna au dîner. Monsieur Phou ne dit pas un mot. Sa fille préférait se taire pour ne pas troubler les oreilles fatiguées de son vieux père. Seules les vibrations des amygdales de Kéo marquaient la mesure d’une soirée peu ordinaire, dans le village de B..., quelque part à l’ouest de la route qui va de Vang Vieng à Luang Prabang.

 

Partager cet article
Repost0

commentaires

Profil

  • Fabrice Dayron
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain.
Témoin intéressé de son époque.
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain. Témoin intéressé de son époque.

De l'esprit du blog

"...Ainsi dès qu'une fois ma verve se réveille

    Comme on voit au printemps la diligente abeille

    Qui du butin des fleurs va composer son miel

    Des sottises du temps je compose mon fiel..."   (Boileau)

Recherche

Pages