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24 janvier 2018 3 24 /01 /janvier /2018 16:09

Rappel de l'épisode précédent : Kéo est rentré au village parfaitement ivre, chantant des chansons paillardes. Sa femme a accouru, mais la honte risque de rejaillir sur la famille Phou.

Quand il eut repris ses esprits, Kéo dut subir les assauts en règle de son épouse.

 - Non mais, tu te rends compte de ce que tu as fait ? La honte va rejaillir sur toute notre famille. Ah, bon sang, mais qu’est-ce-que j’ai fait à Bouddha pour avoir un mari pareil ? A qui la faute ?

 - A lui ! rétorqua Kéo en désignant du doigt son beau-père. A lui et à lui. Deux fois à lui. A lui d’abord parce que c’est lui qui m’a choisi pour devenir ton mari, et crois-moi, c’est un truc qu’on ne souhaiterait même pas à son pire ennemi. A lui ensuite parce que c’est lui (et toi un peu, mais moins), c’est lui qui a voulu que je devienne un brigand. C’est lui qui m’a forcé à voler toute cette marchandise dans le camion. Moi, je ne voulais pas, je n’étais pas d’accord. Rappelez-vous combien de fois je vous ai dit que ce n’était pas bien, que c’était du vol et que je ne voulais pas être votre complice. Et rappelle-toi comment il a insisté, comment il a imaginé mille subterfuges et inventé mille arguments tous tirés par les cheveux pour me convaincre de vous suivre dans votre entreprise criminelle. J’ai été obligé de dire oui, forcé de faire ce que vous aviez décidé, sinon vous auriez fait de ma vie un enfer ! Alors, ne viens pas te plaindre maintenant ! Tu voulais être mariée à un voyou, à un voleur, à un vaurien : eh bien c’est fait ! Tu es exaucée, et même au-delà de tes espérances. Tu voulais être l’épouse d’un bandit : eh bien ça y est ! Non seulement ton mari vole, mais comme tous les mauvais garçons, il boit : ne viens pas me dire que ça te rend malheureuse, ou c’est que tu n’as pas de suite dans les idées. Un garnement. Tu es la femme d’un garnement ! Alors, au lieu de gémir, vas donc t’allonger sur la paillasse que je te mette une graine de vaurien dans le ventre !

 - N’y pense même pas ! se renfrogna la fille de Monsieur Phou.

 - Demain, il faudra aller au marché intervint Monsieur Phou, estomaqué par les propos de son gendre qu’il tentait de méditer malgré l’alacrité de la conversation.

 - J’ai d’autres choses à penser ! lui rétorqua sa fille. Et puis que veux-tu que j’aille y vendre, au marché ? Ce sac à bière n’a rien rapporté du jardin !

 - Ce n’est pas moi qu’ai eu l’idée d’aller au jardin chargé de bière ! N’est-ce pas, Monsieur Gredin Père et Madame Gredin Fille…les provoqua Kéo en levant le col tout en jetant sur eux un œil torve et trouble.

Alors qu’elle s’approchait de son époux pour lui coller une droite, Monsieur Phou la retint :

 - Laisse, dit-il, tu vois bien qu’il n’est pas dans son état normal. Je te dis que demain il faudra aller au marché. Même si tu n'as rien à y vendre, il faudra que tu y achètes un cadenas. Il est ici des marchandises que nous devons protéger de la convoitise.

 - Il a raison ton père ! Il faut que tu ailles au marché demain. Ecoute-le, ton père ! On doit toujours écouter son père, on doit toujours écouter les anciens. La sagesse habite les anciens, c’est bien connu. Regarde ton père, c’est l’illustration vivante de cet infaillible adage. Donc, demain, tu files au marché, tu discutes pas ! Et pendant que tu achèteras un cadenas, moi j’achèterai un scie à métaux. C’est vrai, on a souvent besoin d’une scie à métaux. Si j’en avais une au jardin, je crois que je m’en servirais tous les jours. Bon, sur ce, salut les truands, moi je vais me pager, ça pourra pas me faire de mal après cette dure journée de turbin.

 

Monsieur Phou, interdit, regarda Kéo prendre la direction de sa paillasse alors que le jour n’était pas encore couché. A peine alité, Kéo emplit la modeste demeure d’un ronflement sonore.

 

Une ambiance de mort régna au dîner. Monsieur Phou ne dit pas un mot. Sa fille préférait se taire pour ne pas troubler les oreilles fatiguées de son vieux père. Seules les vibrations des amygdales de Kéo marquaient la mesure d’une soirée peu ordinaire, dans le village de B..., quelque part à l’ouest de la route qui va de Vang Vieng à Luang Prabang.

 

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17 janvier 2018 3 17 /01 /janvier /2018 10:29

Rappel des épisodes précédents : pour soulager sa conscience, Kéo a bu beaucoup de Beer Lao hier au jardin. Miracle, le mauvais œil a disparu…

Monsieur Phou s’était abstenu de toute remarque ou commentaire lors des échanges conjugaux un peu âcres du matin. Il ne lui appartenait pas, à ce stade, de s’en mêler. Il lui était arrivé à lui aussi, une fois, par le passé, de se laisser griser par quelques verres de trop. Il l’avait regretté et Kéo le regrettait-il sans doute maintenant aussi. Ce garçon tempérant, parfois même timoré, saurait de lui-même tirer les leçons de son erreur, car ce n’était assurément pas une faiblesse ni une faute.

Monsieur Phou s’installa donc comme à son habitude sur sa chaise pour contempler le ballet de la vie qui s’étirait à B….Les voitures qui passaient, le petit voisin qui menait ses volailles, le chef du village toujours tout occupé à se rendre indispensable.

Il s’était assoupi lorsqu’il fut tiré du sommeil par un vacarme inhabituel. Venant de l’autre bout du village, un homme marchait au milieu de la route en vociférant. Il ne marchait pas tout à fait, il titubait pour être plus exact. Il ne vociférait pas non plus, il chantait. Il chantait mal, il chantait faux, mais il chantait à tue-tête une chanson de salle de garde du folklore laotien. Cette chanson parlait du bonze de Kha-Marêt, que ses génitoires tombant gênaient à chaque fois qu’il voulait s’asseoir, ce qui n’était cependant pas sans lui provoquer un certain plaisir. Intrigué, Monsieur Phou se leva. Une voiture klaxonnait alors qu’elle avait manqué renverser ce drôle de troubadour. Le village sortait de sa torpeur de la mi-journée. Commères et vieillards (les hommes étaient aux champs et les enfants à l’école) se précipitaient sur le pas de leurs portes et semblaient se délecter de l’étrange spectacle. Au moment où il entonnait le couplet suivant, celui qui parle des filles de Kha-Marêt qui se disent toutes vierges, Monsieur Phou manqua de tomber à la renverse en reconnaissant formellement le chanteur : Kéo !

Nom de Bouddha ! Qu’est-ce qui lui arrivait ? Monsieur Phou ne savait que trop bien ce qui lui arrivait. Et le village qui allait être au courant ! Et les questions du chef ! Et le regard des villageois ! Il appela sa fille, qui, occupée à l’arrière de la maison, n’avait rien entendu du vacarme. Il lui ordonna d’aller récupérer sur-le-champ son mari et de dire à qui voulait l’entendre que le soleil avait dû lui monter à la tête.

La fille de Monsieur Phou se précipita au-devant de son mari, lui colla violemment une main sur la bouche en guise de bâillon, et, de l’autre, l’empoigna par la taille en lui disant :

 - Viens mon chéri, on va rentrer. Tu vas t’allonger. Il est malade cria-t-elle à une cantonade incrédule.

Kéo se débattit, ôta la main qui l’empêchait de parler et se mit à crier plus fort que sa femme :

 - Mais non ! Pas du tout ! Je vais super bien ! Laisse-moi donc chanter espèce de mégère !

La fille de Monsieur Phou lui referma la bouche et, tandis qu’il essayait de mordre la paume de la main qui l’empêchait de s’exprimer, elle lui asséna un sévère coup de genou entre les jambes. Kéo tomba à terre.

 - Ah, vous voyez bien qu’il est malade, dit-elle à la foule qui les entourait. Aidez-moi donc à le ramener à la maison au lieu de rester plantés là ! C’est qu’il va falloir que je le soigne, moi !

« …le petit voisin qui menait ses volailles… »

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11 janvier 2018 4 11 /01 /janvier /2018 14:19

Rappel des épisodes précédents : Kéo a des remords. Il a commis une mauvaise action et le mauvais œil le tourmente.

Après quatre jours de mensonges, Kéo succomba à la tentation. Assis contre le tronc de son arbre préféré, il but, vite et en cachette, une première bouteille de Beer Lao. Elle étancha la soif du travailleur. A la deuxième bouteille, il apostropha le mauvais œil, lui reprochant de se tenir comme ça, tout contre lui, de l’importuner, toujours et en tout lieu. Enfin mince, quoi ! Ça ne se faisait pas de déranger les braves gens comme ça, de déconcentrer en plein effort un pauvre paysan qui aurait bien eu besoin d’un coup de main pour sarcler son champ au lieu de regarder comme ça bêtement : c’était quoi, cet œil incapable de lever le petit doigt ?! A la troisième bouteille, Kéo remarqua avec une joie mal dissimulée que le mauvais œil avait disparu. Il n’était plus là. Parti, envolé ! Couard ! Pleutre ! Eh, viens ici si tu veux te battre ! Ah non mais, ça alors, il allait lui montrer, lui, Kéo, qui était le plus fort. Se hissant sur deux pieds incertains, Kéo se mit à boxer vers le ciel en invectivant son lâche adversaire. Il tomba lamentablement dans la rizière, peut-être une droite du mauvais œil, et se consola avec la dernière bouteille de Beer Lao, que sa maigre portion de riz gluant ne suffit pas à éponger. Cependant, Kéo constata avec plaisir l’évanouissement soudain et complet du mauvais œil. Il cuva tranquillement à l’ombre de son arbre préféré. Quand il s’éveilla, la nuit commençait à tomber. Il se hâta vers la maison, cherchant en vain au long du chemin un alibi plausible pour son retard inhabituel. Malheureusement, les idées s’entrechoquaient dans son esprit à la façon de bouteilles de bière. Une espèce de soupe grasse lui emplissait la tête et l’empêchait de poursuivre le fil d’une idée. Arrivé à la maison, Kéo décréta qu’il était malade, qu’il avait dû avoir trop chaud en travaillant aux champs. Il esquiva ainsi la compagnie de sa marâtre et de Monsieur Phou.

Ce dernier lui rendit néanmoins visite cependant qu'il faisait semblant de dormir, allongé sur sa paillasse, implorant le pic-vert qui avait élu domicile dans sa boîte crânienne de déguerpir. Son beau-père se pencha sur lui. Kéo ne bougea pas. Monsieur Phou lui tâta le front, le pouls, approcha son nez de sa bouche, se releva et repartit. Depuis son grabat, Kéo l’entendit dire à sa fille :

 - Je sais quelle est la maladie de ton mari.

 - C’est grave ? s’enquit-elle

 - Non, pas grave du tout, et le traitement est simple. Demain, ne mets pas de bouteille de Beer Lao dans sa besace. Je suis sûr qu’il guérira très vite.

Le lendemain, bien avant que le jour ne paraisse, Kéo se leva avant tout le monde et alla subtiliser quelques bouteilles de Beer Lao qu’il cacha adroitement dans un endroit connu de lui seul, sur le chemin qui menait de la maison aux champs. Il revint se coucher et se leva comme si de rien n’était.

Sa femme lui servit son pho matinal en l’accablant de reproches et en lui recommandant d’être vaillant à l’ouvrage afin qu’elle eut de quoi vendre au marché du surlendemain. A son habitude, Kéo ne dit rien, préférant ne pas affronter d’ouragan conjugal. La paix, voilà à quoi Kéo aspirait. La paix, la quiétude, le repos, le temps qui passe  sans qu’un mauvais œil ne vînt jouer les trouble-fête. Et pour faire disparaître le mauvais œil, Kéo avait maintenant son secret. Il ne feignit même pas de s’indigner lorsque sa femme lui fit remarquer qu’elle n’avait pas mis de Beer Lao dans sa besace du midi pour lui éviter d’être malade à cause de la chaleur comme hier. Il prit le chemin du labeur quotidien et s’arrêta en route pour exhumer de leur cachette les six bouteilles de Beer Lao placées là avant le lever du jour.

« [Kéo] faisait semblant de dormir, allongé sur sa paillasse, implorant le pic-vert qui avait élu domicile dans sa boîte crânienne de déguerpir »

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20 décembre 2017 3 20 /12 /décembre /2017 13:20

Rappel de l'épisode précédent : le chef du village est venu s’inquiéter du bruit entendu la veille par certains habitants. Rusé, Monsieur Phou accuse l’élastique de la bâche du camion d’avoir cliqueté une partie de la nuit. Le chef repart peu satisfait de l’explication, mais incapable d’en savoir plus.

Kéo était reparti aux champs le lendemain du forfait commis. Le lendemain comme chaque jour, le lendemain comme chaque jour que Bouddha ferait jusqu’au jour où un garçon ou un gendre serait assez fort pour prendre sa place.

Fallait-il encore qu’un héritier naquît, ce qui relevait un peu de la gageure au vu de l’intensité érotique de la vie de Kéo et de son épouse. Au pays du million d’éléphants, on n’apprenait pas aux jeunes hommes à amadouer les chamelles.

Tandis qu’il travaillait d’arrache-pied, courbé dans sa rizière, le mauvais œil le surveillait et le tourmentait. Kéo n’arrivait pas à se concentrer, il ne faisait rien de bien. Ses gestes étaient désordonnés. Il jetait sans cesse un œil inquiet par-dessus son épaule. Oui, il était là, il était là tout le temps, il ne lui parlait pas, ce n’était somme toute qu’un œil, mais sa présence et sa noirceur le tétanisaient. Il n’osa même pas ouvrir la bouteille de Beer Lao que sa femme avait glissé dans sa besace ce matin avant de partir pour le marché. Ah, certes, ce n’était pas tous les paysans qui pouvaient se vanter de faire couler le maigre en-cas de la mi-journée avec une gorgée de Beer Lao. Mais celle-ci, Kéo n’osait pas y toucher. Il se sentait incapable de l’ouvrir tant que ce fichu œil était là. Et il ne semblait pas prêt à décamper : au milieu de sa rizière, au bord de son champ, blotti à l’intérieur de sa cabane, et même perché discrètement sur la branche de son arbre préféré, il était là. Il ne le lâchait pas. L'oeil était dans l'attente et regardait Kéo.

Agacé, embêté, gêné, il ne pouvait pas lui hurler de le laisser tranquille après tout, sinon qu’auraient dit les voisins. Kéo se résolut à ne pas boire sa Beer Lao. Il ne voulait pas la jeter, il n’allait quand même pas se comporter comme un de ces citadins dégénérés. Il se résolut à la cacher en l’enfouissant dans un trou d’une quarantaine de centimètres qu’il pratiqua au bout d’un rang d’oignons, persuadé qu’à cette profondeur au moins, le mauvais œil ne viendrait pas tourmenter la bière et, qui sait, la faire tourner, lui donner un goût âcre ou saumâtre, la rendre imbuvable, réduisant à néant les efforts qu’il avait faits et surtout les risques qu’il avait pris.

Pauvre Kéo ! Désormais, il était dedans jusqu’au cou. Hier encore il aurait pu protester de son innocence. C’en était maintenant fini. Il était mouillé, complice… Alors, quitte à être dans le pétrin, autant en profiter un peu, autant se rincer la dalle avec une bonne Beer Lao à l’heure de la pause. Mais là, il ne pouvait pas. Satané œil !

Le dîner se déroula dans la même ambiance que d’habitude, comme si rien n’avait eu lieu la veille. La fille de Monsieur Phou rapporta les nouvelles qu’elle avait entendues au marché. Elle raconta ses ventes, pas si mauvaises après tout, surtout maintenant que nous sommes à l’abri du besoin, ajouta-t-elle. Elle ébaucha des projets d’avenir, parlant même d’électricité, ce à quoi Monsieur Phou ne répondit pas, manière de désapprouver qui permettait tout de même au contradicteur, même chatouilleux comme sa fille, de ne pas perdre la face. Kéo ne parla pas. Lorsque sa femme lui demanda s’il avait apprécié sa Beer Lao, il lui mentit que oui, que c’était très agréable. Monsieur Phou ordonna à sa fille de donner demain matin une autre Beer Lao à ce pauvre Kéo qui suait sang et eau dans les champs. Monsieur Phou ne répondit pas à sa fille lorsque celle-ci objecta qu’il ne fallait peut-être pas commencer à prendre de mauvaises habitudes parce qu’à ce rythme-là, leur réserve allait s’épuiser rapidement. Monsieur Phou était convaincu de tenir là le moyen infaillible d’amener Kéo à accepter de vider le reste du camion en laissant au vestiaire ses remords de conscience.

« L’œil était dans l’attente et regardait Kéo »

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14 décembre 2017 4 14 /12 /décembre /2017 08:11

Rappel de l'épisode précédent : la veille, la famille Phou a vidé une partie du camion et rangé les caisses de Beer Lao chez elle. L’opération s’est passée sans encombre, Monsieur Phou savoure et se repose.

 

Engagé sur le chemin de la quête extatique d’absolu et d’éternel, Monsieur Phou fut d’abord incommodé par la visite du chef de village. Que venait-il encore faire ici ? Lui rapporter quelque nouvelle du village ? Qu’étaient les nouvelles du village à côté de l’exploit réalisé hier par Phou & Associés ?, pensait-il. Venait-il encore se faire mousser, lui parler de ses bonnes relations avec le District, de son habileté, de sa compétence, de son entregent, de son talent somme toute, oui, c’est bien cela avait-il osé dire un jour à Monsieur Phou, alors qu’il recherchait des superlatifs pour décrire à Monsieur Phou la personne qu’il admirait le plus au monde : lui-même.

 - Encore une chaude journée, commença le chef.

 - Encore une chaude journée, confirma Monsieur Phou.

Il est vrai que les conversations météorologiques au Laos sont nécessairement brèves.

 - Avez-vous bien dormi, Phou ?

 - Aussi bien qu’un bébé. Vous connaîtrez vous aussi un jour cette sensation d’abandonner dans chaque nuit de sommeil un peu du labeur qui a usé votre corps et votre esprit toutes ces années. Mais vous êtes encore jeune, votre heure est au labeur, non au repos.

 - Je dors pourtant fort bien, dit le chef.

 - Sachez en profiter, se contenta de commenter Monsieur Phou.

 - Mieux que certains au village.

 - …

A ce moment, un camion de la Beer Lao Company passa. Il était conduit par Saï qui fit à Monsieur Phou un grand signe de la main.

 - On m’a rapporté qu’il y avait eu de l’activité par ici, hier à la nuit tombée.

 - Ah bon ?...

 - Des gens auraient entendu du bruit.

 - Du bruit ?

 - Du bruit.

Monsieur Phou n’appréciait pas le tour que prenait la conversation. Il n’allait certainement pas aider le chef de village à enchaîner. Il se tint coi, regardant ostensiblement le ballet des voitures qui traversaient le village. Le chef dut enchaîner.

 - Oui, du bruit. Comme des bouteilles de verre qu’on entrechoque. N’avez-vous rien entendu de tel, Phou ?

 - Absolument rien. Cependant, je me couche tôt et j’ai le sommeil profond. Je ne pourrais pas être un bon veilleur de nuit pour le village.

- Et ces bouteilles qui cognent, ça ne vous dit rien ? Ce bruit du verre qu’on entrechoque ?...

 - Pourquoi cela me dirait-il quelque chose ? Les seuls bruits qu’on entend ici la nuit sont ceux des animaux.

 - Ou ceux des bouteilles de Beer Lao. Celles qui sont dans le camion par exemple.

 - Ah, celles-là ? dit Monsieur Phou en tournant la tête vers le chargement. Je n’y pense même pas pour tout vous dire. Depuis le temps, on a l’impression que ce camion a toujours été là, comme si je l’avais installé moi-même pour décorer mon jardin.

 - Oui, c’est de ces bouteilles dont je parlais, reprit le chef qui ne tenait pas à se faire emmener par le roué vieillard sur un autre chemin que celui pour lequel il était venu le trouver ce matin. Hier, des bruits auraient été entendus, comme si quelqu’un enlevait les caisses de Beer Lao.

 - Ah bon ? Ecoutez, pour ma part, je n’ai rien entendu. Et pourtant je suis mieux placé que quiconque pour entendre quelque chose puisque ce camion aurait pu, à quelques centimètres près, emporter ma maison. Mais, chef, j’y pense, voulez-vous dire que ce camion est plein de marchandise ? Avec cette bâche, je n’ai jamais regardé…

 - Pour sûr ! Rappelez-vous cette caisse de Beer Lao que le chauffeur m’avait offerte pour me dédommager des tracas faits à l’administration du village.

 - Et cela vous fait penser que le camion en est rempli ?

 - C’est évident !

 - Mais, si c’est si évident, pourquoi la Lao Beer Company n’est-elle pas venue chercher la marchandise alors ? Je n’imagine pas un seul instant qu’une société aussi bien organisée que la Lao Beer Company puisse abandonner la cargaison.

Le chef hésitait. Monsieur Phou enfonça le clou :

 - L’autre hurluberlu qui voulait faire parler les chiens ne vous en a pas parlé ?

 - Pas le moins du monde ! Et pour tout vous dire, je ne lui ai pas même posé la question…Mais enfin, il y a ces bruits de verre.

 - Quels bruits de verre, chef ? Quels bruits tout court d’ailleurs ? Vous m’avez dit tout à l’heure que des gens auraient entendu. Ont-ils entendu ou auraient-ils entendu ? La nuance est de taille, d’autant que dans ma maison, personne n’a rien entendu. Et qu’ont-ils vu ces gens ? Leur avez-vous demandé ce qu’ils ont vu ?

 - Rien ! On n’y voyait goutte hier avec cette lune noire.

 - Je crois que je peux vous aider à résoudre ce mystère, chef. Imaginez qu’un des élastiques de la bâche du camion ait cogné, avec le vent, sur du verre, vide ou plein, qui serait dans le camion, mais si ça résonne, c’est plutôt du verre vide, si ça se trouve le camion en est plein, imaginez que le vent ait soulevé sans cesse la bâche, et le voilà votre cliquetis.

 - Vous croyez ? Le chef avait du mal à se départir de cette désagréable impression que Phou le prenait pour un benêt, lui, le chef de village.

 - Je suis même sûr que j’ai raison dit Monsieur Phou.

Le chef de village dut se contenter de cette explication. Elle était plausible, après tout. Et puis, de toute façon, le camion de la Lao Beer Company était tombé dans le terrain de Monsieur Phou. Seuls les gens de la Lao Beer Company étaient qualifiés pour s’occuper de leur marchandise. Pour cela, ils devaient être plus soucieux de préserver leur bien que d’interroger des chiens ou des camions…Et si Phamxiphanh était à lui seul un échantillon représentatif des gens de la Lao Beer Comapny, alors Phou n’avait pas tort de faire ses choux gras de leur imbécillité.

 - Satané élastique ! conclut Monsieur Phou. Puis il salua le chef et regagna sa maison. Les insomniaques de B… auraient tantôt l’explication à leur trouble nocturne.

« Satané élastique ! conclut Monsieur Phou »

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6 décembre 2017 3 06 /12 /décembre /2017 15:25

Rappel des épisodes précédents : la famille Phou est partie dormir. Demain, ils doivent se livrer à la grande opération de délestage du camion.

 

Le lendemain, une sorte d’excitation fébrile régnait dans la maison de Monsieur Phou. Monsieur Phou, peu habitué à laisser transpirer ses sentiments sentait malgré tout comme une sorte de trac qui grandissait à mesurer que les heures passaient. Il avait du mal à se concentrer sur quoi que ce soit. Son grand œuvre l’accaparait. Il n’écouta que distraitement le chef de village venu lui apporter les dernières nouvelles relatives à l’administration de B… et à l’arrivée prochaine d’un nouveau maître à l’école. Il tournait en rond, ne pouvait fixer sa pensée sur quelque chose qui n’avait pas la forme d’une caisse ou d’une bouteille de Beer Lao. Afin de s’occuper l’esprit, il alla vérifier une quinzaine de fois que son abri était fin prêt. Il rajusta quelques panneaux, il étudia l’ensemble, de près, de loin, à mi-distance. Il s’occupa, en somme.

 

La fille de Monsieur Phou, elle, était surexcitée. Ce matin, elle avait enfilé deux claquettes du pied gauche. Rien ne lui tenait dans les mains. Elle trébuchait sans cesse, se cognait partout, bien que les maisons des paysans Laotiens soient assez singulièrement dépourvues de meubles. Elle avait manqué renverser le pho[1] de ce midi – heureusement que son père ne l’avait pas vue, il lui aurait adressé des reproches. Elle déployait des efforts de concentration inouïs, parlait à ses mains, leur intimant de rester calmes, elles qui n’avaient qu’une envie, de battre de joie à l’idée de ce qui se préparait ce soir.

Quant à Kéo, à quelques heures de passer à l’action, il se demandait encore s’il participerait à ce qu’il n’arrivait pas à considérer autrement que comme une mauvaise action. Toute la journée, il avait senti un œil planer au-dessus de lui, ne cessant de le regarder, de le jauger, de le juger, de lui faire sentir, par sa noirceur, le mal qu’il pensait de lui alors qu’il s’apprêtait à devenir le complice de deux gredins. Quand son voisin aux champs était venu le trouver pour lui emprunter sa binette et qu’il avait posé une main sur son épaule alors que Kéo était accroupi, de dos, Kéo avait poussé un hurlement de terreur, sursauté, trébuché, pour finir les quatre fers en l’air, au milieu de sa rizière. Au moins avait-il bien faire rire son voisin qui ne pouvait soupçonner que le ver du remords était en train de ronger ce pauvre Kéo. Mais il était condamné à mal agir. Un vieil homme et une femme, fragile finalement même si c’était un succube, un vieil homme et une femme fragile ne pourraient certainement pas délester le camion sans se faire repérer. Et comme Kéo n’avait nul endroit où vivre que la maison de son beau-père, il les aiderait ce soir, pour être sûr au moins de ne pas perdre son toit.

 

La nuit venait de tomber sur B… Monsieur Phou avait tout préparé. Chacun vaquait à ses occupations, comme si de rien n’était, au moins en apparence, car les consciences travaillaient chacune dans leurs sens, les unes à hue, les autres à dia. Monsieur Phou était assis sur son sempiternel fauteuil, sa fille préparait le repas et Kéo attendait, dans la maison.

Monsieur Phou donna le signal. Chacun avait un rôle précis, défini et répété. Lui se trouvait dans la cargaison. Il extrayait les caisses sans heurt, sans entraîner de chute en chaîne. La caisse extraite par Monsieur Phou était posée au sol, à côté du camion. C’est là que la fille de Monsieur Phou et son gendre entraient en action. Ils devaient, dans le noir le plus total, porter les caisses de Beer Lao jusqu’à l’abri, et les y ranger proprement afin qu’on pût, le soir même, refermer la cachette. L’obscurité était telle que même l’œil qui avait suivi Kéo toute la journée dans ses moindres déplacements n’aurait pu admirer le ballet remarquablement orchestré qui se déroulait entre le camion naufragé de la Lao Beer Company et la maison de Monsieur Phou. Seul Kéo, qu’un fond d’angoisse continuait d’étreindre, pouvait percevoir le cliquetis des bouteilles de bière en mouvement.

 

Le lendemain, Monsieur Phou savourait un repos, selon lui, bien mérité. Ses vieux yeux mi-clos guettaient les véhicules qui, de droite, de gauche, traversaient B… dans un sens ou dans l’autre. Comme chaque jour.

Sa fille et son gendre étaient partis ce matin aux champs. Demain était jour de marché et sa fille irait y vendre de quoi nourrir la famille. Comme chaque semaine.

Parfaitement confiant quant à la sécurité de la marchandise, Monsieur Phou exécutait consciencieusement sa tâche habituelle : laisser le temps s’égrainer, sentir passer chaque minute que la vie lui offrait. Comme toujours.

 

[1] Soupe, base de l’alimentation au Laos

 

« La fille de Monsieur Phou, elle, était surexcitée… »

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29 novembre 2017 3 29 /11 /novembre /2017 18:01

Résumé des épisodes précédents : Monsieur Phou a fabriqué un abri destiné à recevoir la bière qu’il entend enlever du camion. Sa fille a échafaudé une théorie qui justifie le larcin. Kéo, de son côté, n’arrive pas à ne pas avoir mauvaise conscience.

 

Entre les deux, Monsieur Phou, devait déployer des trésors de diplomatie et d’argumentation.

Non, disait-il à sa fille, nul ne peut se faire justicier, quelque juste soit la cause qu’il défende, et celle que défendait sa fille était une grande cause qui méritait sincèrement qu’on s’y intéresse.

Non, disait-il à son gendre, il n’y a rien de répréhensible et rien à craindre ! Les puissants se gênaient-ils avec eux, manquaient-ils souvent l’occasion de leur faire sentir, à eux, aux petites gens comme eux, leur puissance, leur pouvoir ? Non ! Pourquoi Kéo renoncerait-il alors à l’opportunité qui leur était offerte ? Pour une fois, c’était eux qui pouvaient être les possédants, les riches, les puissants : pourquoi se priver de cette occasion de revanche que la vie leur offrait ? La Lao Beer Company ne mettrait pas demain la clé sous la porte pour quelques caisses de bières disparues là-bas, dans le nord du pays, dans un petit village, au milieu de nulle part, à l’ouest de la route qui mène de Vang Vieng à Luang Prabang. La Lao Beer Company mettrait peut-être la clé sous la porte un jour si elle continuait à employer des Phamxiphanh. La Lao Beer Company comptait pour peu cette marchandise. La preuve, ils l’abandonnaient ici, sans nulle intention de la récupérer. Ce qu’ils s’apprêtaient à faire n’était donc pas du vol. Voler, c’est ôter à quelqu’un ce dont il a besoin. Le débarrasser de quelque chose dont il n’a ni besoin ni envie n’était pas du vol. C’était même rendre service. Dit-on du médecin qui vous enlève l’appendicite qu’il vous a volé quelque chose ? Non ! Et pourtant, il a pris quelque chose qui était à vous, dans votre corps, et dont votre corps ne voulait plus. Il rend service, ce médecin. Il accomplit une bonne action. Ce que Monsieur Phou proposait à son gendre était du même acabit. Il lui offrait la possibilité de se livrer à une bonne action : lutter contre le gaspillage engendré par la vie moderne et délivrer la Lao Beer Company d’une chose dont elle ne voulait plus.

L’esprit du gendre de Monsieur Phou finit par céder sous les coups de boutoir des arguments de son beau-père. Mais quand même, insistait-il, que tout cela s’effectue dans des proportions raisonnables. Imaginez que la Lao Beer Company ne partage pas votre conception du service rendu, il ne faudrait pas trop s’exposer. Et quand bien même le fameux cahier de la Lao Beer Company permettait de donner à tout cela l’aspect le plus honnête qui soit, c’était non pour toute la cargaison. Pourquoi ?  Parce que ce n’était pas bien, voilà tout ! Le gendre de Monsieur Phou tenait à continuer à dormir sur ses deux oreilles, la conscience tranquille. Il ne voulait pas que quelque dragon ne vînt le tourmenter pendant son sommeil.

Se posant en arbitre, Monsieur Phou, dont l’âge tenait lieu de faire-valoir de sagesse et d’autorité, avait réussi à mettre tout le monde d’accord : on prendrait une vingtaine de caisses. Lorsque, l’autre soir, il avait enlevé « sa » première caisse de Beer Lao, il avait repéré les lieux, d’abord pour ne pas se blesser, ensuite et surtout pour ne pas faire tomber la marchandise : ce fracas aurait couvert le concert de chants, cris et appels des animaux nocturnes qui animaient les nuits de B…. Avec sa fille et son gendre, à plusieurs reprises, il avait nuitamment inspecté les lieux afin d’en connaître chaque détail. Sur le plan topographique, l’équipe était prête.

Enlever les bières n’était qu’une partie de l’opération. Il fallait également les stocker à l’abri des regards indiscrets. C’était l’objet de l’irréfragable envie de tisser qui s’était emparée de Monsieur Phou ces derniers jours. L’abri qu’il confectionnait lui semblait d’une taille parfaite, suffisamment grand pour accueillir les caisses de Beer Lao et suffisamment discret pour ne pas éveiller la curiosité des villageois.

Monsieur Phou mit en forme le dernier panneau alors que le jour commençait à décliner. Avant la nuit, l’abri à bière avait sa forme définitive. La fille de Monsieur Phou se réjouissait de ce que ce soir, ils se livreraient à leur premier acte de piraterie révolutionnaire. Monsieur Phou l’arrêta dans son élan. « Pas question, lui dit-il, pas question de se lancer comme ça, précipitamment ». Il devait, demain, au jour, vérifier la bonne tenue de l’abri. Et puis il était fatigué par le labeur des derniers jours, exécuté avec une rare énergie. Il avait besoin d’une bonne nuit de sommeil car le « délestage » comme il appelait avec un sens certain de la litote ce qui s’apparentait à un vol en bonne et due forme, le délestage allait être fatigant, délicat et fatigant. Et puis surtout, demain était une nuit de lune noire. Rien ne convenait mieux à leur entreprise que l’obscurité. « La précipitation est mauvaise conseillère, conclut-il, elle emmène l’homme au faux pas ». De l’opération du lendemain, on ne parla plus.

 

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22 novembre 2017 3 22 /11 /novembre /2017 15:59

Rappel de l'épisode précédent : Monsieur Phou tisse à tour de bras des feuilles qu’il assemble pour former…on ne sait quoi.

Ce qui était inhabituel était l’ardeur que Monsieur Phou déployait à la tâche. Pour qui l’aurait observé de près, on aurait pu penser que sa maison venait de succomber lors d’une tornade et qu’il devait en hâte rebâtir son foyer. Ses mains, expertes, plus qu'agiles à cause du poids des années, mettaient en forme sans relâche des panneaux d'une forme parfaitement régulière. Monsieur Phou semblait possédé par un feu intérieur qui décuplait ses forces.

Pour tout dire, le plan de Monsieur Phou s’était précisé, affiné, depuis la soirée où il avait partagé une part de son butin avec sa fille et son gendre. Il avait décidé de faire, au plus tôt, un « gros coup ». Un gros coup, cela consistait selon les critères de Monsieur Phou, à délester le camion d’une vingtaine de caisses de Beer Lao.

Les enlever du camion était une part nécessaire et non suffisante du travail. Il avait dû discuter longuement avec sa fille et son gendre du chiffre.

Sa fille militait pour l’appropriation immédiate de l’intégralité du chargement. A force d’y réfléchir, et bien que naturellement versée dans l’action plus que dans la conceptualisation, elle avait échafaudé une justification idéologique de son larcin. Puisqu’elle était une fille du peuple, s’approprier la Beer Lao permettait simplement de donner une dimension concrète, d’incarner les mots « démocratique et populaire » inséparablement accolés à celui de république, qui prévalait depuis plus de 40 ans au Laos. Après tout, en d’autres temps, elle avait appris à l’école que le peuple en armes s’était soulevé contre les puissants, que certains avaient confisqué la terre pour la donner aux paysans, que d’autres encore avaient combattu pour la collectivisation des moyens de production. Elle, elle militait pour la socialisation de la Beer Lao. Une socialisation à son seul profit, oubliait-elle de préciser. On a beau être un bon socialiste, on n’en reste pas moins un être humain.

Son gendre quant à lui, nourrissait des scrupules, beaucoup de scrupules, beaucoup trop de scrupules pour profiter de l’aubaine sans trembler ni se battre la coulpe. Kéo craignait d’abord pour lui-même. Si les autorités, quelles qu’elles soient, et fussent-elles représentées par des baltringues de la trempe de Phamxiphanh, si les autorités devaient s’apercevoir de la supercherie et s’en prendre à quelqu’un à la maison, c’est forcément lui qui trinquerait. Son beau-père était trop vieux pour qu’on vienne l’inquiéter avec des tracasseries administratives, voire même avec un séjour derrière les barreaux. Tout peut arriver sous les cieux versatiles du pays du million d’éléphants. Si son beau-père n’était pas inquiété, sa fille ne le serait pas non plus car jamais on ne laisserait un homme de son âge sans qu’une main féminine au foyer pût prendre soin de lui. Ce serait donc sur ce pauvre Kéo que s’abattraient les foudres de la loi. C’est son honneur qui serait bafoué, sali par une procédure forcément inégale : se battre contre la Lao Beer Company, se battre contre une organisation aussi grande, aussi vaste, aussi puissante, aussi riche, était un combat perdu d’avance, celui du pot de terre contre le pot de fer. Kéo deviendrait un paria au village. Sa réputation le précèderait, et telle la crécelle du lépreux, le condamnerait à l’infamie et à la solitude. Et encore, s’il ne devait considérer que le seul tourment moral…Mais Kéo redoutait aussi les châtiments physiques. Il était pourtant dur à la douleur, quoiqu’en dît sa femme, mais, dans le village de B…, quelle femme ne disait pas de son mari qu’il était un grand douillet ? Kéo n’était pas d’une faible complexion, endurant au mal. Jamais un matin il n’avait manqué son tour pour aller au travail, même s’il ne se sentait pas bien ou si ses muscles étaient encore lourds des efforts de la veille. Mais, Kéo y avait bien réfléchi, il préférait avouer les mauvaises actions qu’il n’avait pas commises plutôt que de subir la violence d’un interrogatoire musclé. On entendait parler parfois, à demi-mots, à couvert, de telle personne qui déplaisait aux autorités et qui, un jour, disparaissait sans qu’on eût jamais de ses nouvelles. Kéo préférait continuer à boire de l’eau ou du thé toute sa vie plutôt que de la risquer pour quelques gorgées de bière. Et puis, outre sa crainte, le gendre de Monsieur Phou avait des scrupules. Né pauvre, il avait grandi pauvre. Né petit, il le resterait toujours, et ses enfants, s’il en avait un jour, seraient comme lui des fils de rien, des fils de peu, des fils de peine. La pauvreté, la médiocrité, agissaient sur lui comme un carcan et sclérosaient son esprit. Il était moralement incapable de s’en sortir. Né pauvre, il le resterait. Le destin venait-il de déposer à sa porte l’opportunité d’une vie plus facile ? Il sabordait ses chances, par des arguties idiotes, au fond surtout par le fait que dans son esprit, la prospérité ou la facilité lui étaient interdites.

« Ses mains, expertes plus qu’agiles à cause du poids des années, mettaient en forme

sans relâche des panneaux d’une forme parfaitement régulière. »

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15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 11:45

Résumé des épisodes précédents : Monsieur Phou explique à ses enfants comment récupérer une partie de la marchandise, grâce au cahier de livraison. Les esprits s’échauffent entre la fille qui voudrait tout prendre et le gendre qui n’entend rien voler. Les choses en restent là pour l’instant.

Le lendemain, toujours assis sur sa chaise préférée, Monsieur Phou reçut la visite matinale du chef de village qui venait lui conter ses aventures de la veille avec Phamxiphanh.

 - Sincèrement, dit le chef, je l’ai trouvé bizarre ce type.

 - Il a réussi à faire sortir ma fille de ses gonds en quelques minutes. Certes, elle est parfois un peu chatouilleuse, mais personne jusqu’à maintenant n’avait pu la mettre en rogne aussi rapidement.

 - Le problème, c’est qu’en tant que chef de village, j’ai un rang à tenir. Je ne peux pas me permettre de m’emporter comme ça, mais, croyez-moi Phou, j’aurais volontiers fait comme votre fille car ce type a le don de vous porter sur le système comme personne.

 

Monsieur Phou, qui tenait à rester discret sur ce que lui-même pensait de cet escogriffe de Phamxiphanh, n’eut pas à  ajouter grand-chose. Le chef se lança dans le récit de sa journée d’hier. Phamxiphanh avait commencé par lui expliquer en long, en large et en travers tous les secrets et les ressorts de l’organisation de la Lao Beer Company, des choses dont lui, le chef de village, se souciait autant que de ses premières sandales. Il avait fini par se perdre dans le dédale des sous-directions, des sur-directeurs, des notes d’organisation de la Lao Beer Company. Au bout d’un moment, le chef de village avait trouvé la bonne technique : il opinait du chef, à intervalles réguliers, guettant avec impatience le moment où Phamxiphanh terminerait son baratin. Le soleil était déjà haut dans le ciel avant que le type n’en vînt enfin à l’objet de sa visite : établir les circonstances de l’accident. Il lui avait demandé son opinion, au chef de village, de savoir si, à son avis à lui, un chien avait pu causer un tel accident, ce à quoi le chef de village répondit qu’il n’était que chef de village et que ce n’était pas son travail d’enquêter sur les accidents des chauffeurs de la Lao Beer Company. Puis Phamxiphanh insista pour que le chef lui fasse la description de tous les chiens que comptait le village. Le chef lui objecta qu’il devait déjà recenser les naissances du village, que cela lui suffisait amplement, et que s’il devait en outre tenir le registre des chiens, des poules, des chèvres ou des cochons qui peuplaient le village, il n’en finirait pas. Sur quoi le type de la Lao Beer Company se mit en tête de faire le tour du village, pour « rencontrer chacun des chiens du village », dixit Phamxiphanh ! Le chef de village manqua de pouffer lorsqu’il entendit cela. Il faillit demander à Phamxiphanh s’il ne comptait pas procéder à un interrogatoire serré des chiens suspects. Il n’osa pas le faire, pensant que l’autre se rendrait compte qu’il se moquait vraiment de lui, lorsque Phamxiphanh lui dit le plus sérieusement du monde : « Je vais vérifier dans la note d’organisation du service s’il est prévu une procédure particulière pour discerner la vérité dans l’œil des chiens. » Le chef avait failli s’étouffer. Il n’avait jamais rencontré un illuminé pareil, dit-il en riant. Monsieur Phou rit avec lui. Phamxiphanh, que rien ne pouvait distraire de l’accomplissement de sa mission, ajouta seulement qu’il était dommage que les camions ne parlassent pas. Puis il était remonté dans sa voiture et avait rebroussé chemin.

Au cours de la semaine qui suivit, Monsieur Phou eut de grandes occupations. Le camion, que recouvrait chaque jour un peu plus l’épaisse poussière rouge du Laos, semblait presque maintenant faire partie du paysage. Phamxiphanh, l'homme qui voulait faire parler les chiens avait supplanté le camion de la Lao Beer Company dans les conversations du village. Les paysans y trouvaient pour les uns une bonne occasion de rigoler, pour les autres la confirmation de la justesse de leur choix de vie, eux qui avait préféré l’authenticité de la terre aux fadaises des citadins.

 

Monsieur Phou, lui, tissait. Assis sur sa chaise, il assemblait des feuilles de palmier. Il entremêlait leur feuillage. Dans une longue feuille posée à l’horizontal s’enchevêtrait une autre feuille, à la verticale, et ainsi de suite, les unes à côté des autres, les unes au-dessus des autres. Ce réseau dense et compact produisait des sortes d’écrans de verdure, de panneaux qui ressemblaient à autant de petits paravents, qu’il assemblait ensuite les uns avec les autres pour donner forme à un grand panneau, qui ressemblait à un mur de maison. De temps à autre, Monsieur Phou se dirigeait vers l’arrière de sa maison pour entreposer ou finir d’assembler l’objet de son labeur. Personne ne posait de questions à Monsieur Phou quant au travail qu’il réalisait. La plupart des constructions était de cette nature au village, comme dans les campagnes du Laos ; rares étaient les ouvrages en dur. Il était tout à fait courant qu’un villageois s’y livre, soit pour réparer sa maison soit pour l’agrandir, soit pour confectionner un abri qu’il emporterait demain aux champs. La chose était, somme toute, très commune.

« Phamxiphanh, l’homme qui voulait faire parler les chiens… »

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8 novembre 2017 3 08 /11 /novembre /2017 11:48

Rappel des épisodes précédents : Monsieur Phou est indigné par la conduite de la Lao Beer Company qui entend abandonner la marchandise sans qu’elle puisse lui profiter. Il décide d’agir. A la nuit tombée, sans que personne ne le voit, il va prendre lui-même une caisse de bière dans le camion qu'il dépose à l'arrière de sa maison. 

Au cours du dîner, la conversation roula immanquablement sur Phamxiphanh. La fille de Monsieur Phou s’indignait encore qu’on pût malmener ainsi un vieil homme respectable comme son père. Monsieur Phou fit beaucoup rire son gendre à imiter les mimiques de Phamxiphanh en train d’expliquer le fonctionnement incompréhensible de la Lao Beer Company . Et tous trois s’affligèrent en chœur des inqualifiables manières de cette compagnie, capable d’abandonner la marchandise et d’interdire en même temps à quiconque d’en approcher.

 - C’est incompréhensible, se lamentait le gendre de Monsieur Phou. Ces citadins n’ont plus bien les pieds sur terre : comme si gaspiller était un gage de modernité.

 - Ce n’est pas le gaspillage qui me désole le plus, ajouta la fille de Monsieur Phou. C’est surtout le fait de vouloir nous interdire d’en profiter.

 - Il faudrait pouvoir faire disparaître cette marchandise des registres de la Lao Beer Company. Ainsi, elle serait vraiment à personne, et elle pourrait être à nous, dit Monsieur Phou en se levant.

 - Mais nous ne sommes pas magiciens commenta son gendre. Nous ne sommes que de simples et honnêtes paysans. Bien trop simples et bien trop honnêtes pour autant de bonne bière.

 - Peut-être ceci pourrait-il nous aider ?

Monsieur Phou exhiba le cahier de livraison de Saï, qu’il avait rangé à l’abri des regards indiscrets.

 - Ce fameux cahier….C’est pourtant vrai, papa, que tu ne nous a pas expliqué quel secret il renferme.

Monsieur Phou se leva et prit l’air pincé et fier-de-soi qui émanait de Phamxiphanh :

 - Avant de commencer, permettez-moi de vous dire, Madame, Monsieur, fit-il en s’inclinant révérencieusement vers son gendre et sa fille comme Phamxiphanh l’avait fait lui-même ce matin, permettez-moi de vous dire que ce cahier nous a été conféré par la très grande et sage Direction des Cahiers de la Lao Beer Company qui tient elle-même son pouvoir du Comité des Crayons Bien Taillés, institué en mai 2014 par le Plan Quinquennal de Réorganisation et validé par le Comité des Experts de la Bière et des Chaussettes Avariées, dont j’aurai à vous parler plus tard…

Monsieur Phou reprit son sérieux et expliqua alors à sa fille et son gendre à quoi servait ce cahier, comment il devait être rempli, combien il était important pour la Lao Beer Company, comment il fallait impérativement que le total coïncide et comment on pouvait facilement tout faire coïncider avec la fameuse ligne des « bouteilles non livrées ».

 - C’est beaucoup plus qu’un cahier, conclut Monsieur Phou. Beaucoup plus qu’un cahier. Si nous l’utilisons correctement, nous détenons là un laisser-passer pour récupérer toute cette belle marchandise.

Un débat s’ensuivit entre Monsieur Phou et ses enfants. Non, argumentait le gendre de Monsieur Phou, ce n’était pas bien de vouloir récupérer toute cette marchandise. Prendre une caisse ou deux, voire trois peut-être, pourquoi pas, mais au-delà c’était du vol.

A cela, la fille de Monsieur Phou objecta que le vol commençait dès la première caisse, même dès la première bouteille de bière et que quitte à enfreindre la loi, autant le faire pour de bon. A quoi bon risquer de se faire attraper pour une caisse de Beer Lao ? Autant piller dès maintenant toute la cargaison du camion. Ça c’était de l’aventure, ça c’était excitant, voilà qui mettrait du piment ailleurs que dans son assiette, elle qui avait toujours voulu s’inventer un destin hors du commun, elle qui s’était souvent imaginée en Calamity Jane du sud-est asiatique, voilà que le Ciel lui envoyait enfin l’occasion de réaliser son rêve. Mais non, comme toujours, son mari avait le don de tout gâcher avec son esprit étriqué et ses manières de pisse-vinaigre. Il n’était qu’un petit paysan borné, sans ambition, une chiffe molle. Dans des termes peu amènes, la fille de Monsieur Phou en vint même à mettre en doute jusqu’à l’existence des génitoires de son mari. Ah, mais quelle idée avait-elle donc eu de ne pas s’enfuir en courant quand son père et celui de son mari s’étaient entendus pour unir leur progéniture… Monsieur Phou intervint alors que la conversation était en train de tourner en eau de boudin.

 - Une caisse, deux caisses, dix caisses, cela ne compte pas beaucoup ce soir. Ne vous emballez pas. Contentez-vous de ce que le jour vous donne. N’échauffez pas vos esprits avec de vaines spéculations et cueillez le fruit d’aujourd’hui.

 - Quel fruit ? Est-ce ce cahier que tu appelles un fruit ?

La fille de Monsieur Phou goûtait peu aux chinoiseries de son père.

 - Rien ne pousse sous le toit d’une maison, poursuivit Monsieur Phou. En revanche, si vous allez voir à l’arrière de la maison, vous trouverez ce que j’ai pu cueillir aujourd’hui.

Le gendre de Monsieur Phou revint en portant la caisse de Beer Lao.

 - Et maintenant ? demanda-t-il

 - Et maintenant ? reprit Monsieur Phou. Eh bien, si maintenant nous trinquions à la belle découverte que tu viens de faire, Kéo ?

Assis dehors sur le banc, Monsieur Phou, sa fille et son gendre écoutaient les bruits de la nuit en buvant à petites gorgées leur Beer Lao : qu’il faisait bon vivre, au pays du million d’éléphants !

« Il faudrait pouvoir faire disparaître cette marchandise des registres de la Lao Beer Company »

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Profil

  • Fabrice Dayron
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain.
Témoin intéressé de son époque.
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain. Témoin intéressé de son époque.

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    Comme on voit au printemps la diligente abeille

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    Des sottises du temps je compose mon fiel..."   (Boileau)

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