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2 novembre 2017 4 02 /11 /novembre /2017 10:13

Rappel de l'épisode précédent : L'employé de la Lao Beer Company, Phamxiphanh, avec son interrogatoire, fait sortir la fille de Monsieur Phou de ses gonds. Il quitte la famille Phou pour parler avec le chef de village.

 

A plusieurs reprises au cours de la journée, Monsieur Phou vit Phamxiphanh accompagné du chef de village arpenter la rue de B…, discuter avec les villageois, repartir, revenir, agiter les bras. Dès qu’il faisait mine de vouloir s’approcher à  nouveau de sa maison, Monsieur Phou opérait un repli stratégique vers l’intérieur. Il ne tenait pas à subir le galimatias de cet illuminé (qui pouvait comprendre ce que racontait ce type ?) et surtout, moins Monsieur Phou aurait à parler du chien, mieux cela vaudrait.

Il s’en voulait un peu d’avoir manqué de discernement lorsque le chauffeur, pas mieux inspiré d’ailleurs, avait eu son accident. Trop contents de la trouvaille du chien, ni Monsieur Phou ni le chauffeur n’avaient pensé une seconde à étayer leur discours, à convenir ensemble de ce à quoi ressemblait ce chien. Monsieur Phou n’était pas homme à raconter des salades. Il ne possédait que la roublardise des gens de la terre. Il était capable de se « débrouiller », capable de jouer un bon tour à qui le méritait, mais il n’était pas capable de comploter. Ce chien ne s’était présenté à son esprit que pour sortir de l’embarras ce Saï. Monsieur Phou ne regrettait pas son geste. Aider Saï ou aider Phamxiphanh, la question ne se posait pas longtemps. Au fond, en y réfléchissant bien, Monsieur Phou ne possédait pas assez de malice. Il n’avait pas l’habitude du mensonge, il était trop honnête, voilà tout, et cela n’était pas un défaut.

Et puis, il y avait toute cette bonne bière abandonnée. Comment les gens de la Lao Beer Company pouvaient-ils à ce point manquer de jugeote ? Laisser la cargaison se perdre, Monsieur Phou avait déjà du mal avec cela. Il lui était arrivé plusieurs fois dans sa vie d’avoir dû rebrousser chemin pour un fagot de riz tombé. Parfois même il avait parcouru à l’envers le chemin du retour de ses champs à sa maison pour retrouver de la marchandise perdue en route. Certes, c’était des efforts et du temps passé pour peu de chose. Il préférait faire le voyage avec 20kg sur le dos plutôt qu’avec deux bottes de riz, c’était logique. Mais on ne laisse pas pourrir sciemment ce qui peut se vendre ou se manger. On n’a pas le droit de laisser perdre les choses. Cela heurtait de front la montagne de bon sens qui occupait l’esprit de Monsieur Phou, lui qui avait toujours vécu à la dure, lui qui connaissait le poids de sueur et de peine de chaque kip[1] de sa maigre bourse.

Mais à la Lao Beer Company, le problème ne s’arrêtait pas là. Ils avaient franchi un cap supplémentaire dans la bêtise, car non seulement ils gaspillaient mais en outre, ils n’entendaient pas que leur incurie profitât à d’autres, à lui surtout en l’occurrence. Passe encore que la Lao Beer Company se désintéresse de sa marchandise. Mais alors, qu’elle s’en désintéresse jusqu’au bout et qu’elle laisse un vieil homme comme Monsieur Phou en profiter !

La Lao Beer Company ajoutait la perversité à l’incurie, voilà tout. Ils devaient être tombés sur la tête dans cette entreprise : donner des noms bizarres et compliqués aux choses simples, laisser de la marchandise se perdre, et fin du fin, compter dans ses rangs des individus aussi timbrés que ce Phamxiphanh. Sans doute, rien n’allait plus à la Lao Beer Company. Monsieur Phou en vint à se convaincre  qu’il ne verrait plus bientôt de camion de la Lao Beer Company  emprunter la route qui passait devant chez lui : cette entreprise ne pouvait être promise à un grand avenir.

C’était une raison pour agir. La conclusion s’imposa presque d’elle-même à l’esprit de Monsieur Phou. Avant que les outrages du temps, la prochaine saison des pluies ou on ne sait quel gredin ne vienne détériorer cette bonne et belle marchandise, il fallait agir. Monsieur Phou agirait dès ce soir. Le bon sens devait triompher. Ce serait sinon bientôt la fin, au pays du million d’éléphants.

Le soleil allait disparaître à l’horizon. Phamxiphanh venait de reprendre sa voiture et avait quitté le village : bon débarras ! Monsieur Phou alla trouver sa fille pour lui dire qu’il s’absentait, qu’il rentrerait pour dîner, un peu après la nuit. La fille de Monsieur Phou en conclut que son père allait retrouver des connaissances et, qu’autour d’une Beer Lao, ils parleraient de cet imbécile endimanché de la Lao Beer Company  qui venait de passer la journée au village. Monsieur Phou sortit de la maison mais ne prit pas la direction du village. Il se dirigea vers le camion naufragé, le contourna, et, à l’abri des regards indiscrets, étudia avec beaucoup d’attention l’enchevêtrement des caisses de Beer Lao, la façon dont il lui faudrait opérer pour en retirer une, les endroits où il devrait poser les pieds pour ne pas se blesser ou trébucher et regagner ses pénates. Profitant de la lumière déclinante, Monsieur Phou prit position, attendant la pénombre. Il désirait ardemment que la nuit arrive. Et l’obscurité fut. Monsieur Phou put mettre son plan à exécution. Tout se déroula comme prévu, sans encombre, si ce n’est qu’une pleine caisse de Beer Lao était un peu lourde pour le vieux dos de Monsieur Phou, mais il s’était déjà sorti de situations plus difficiles. Déposant discrètement la caisse de Beer Lao à l’arrière de sa maison, Monsieur Phou prit le temps de se remettre de l’effort et rentra dans sa maison sans que personne ne puisse deviner quoi que ce soit.

 

[1] Le KIP est la monnaie du Laos

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25 octobre 2017 3 25 /10 /octobre /2017 09:48

Rappel des épisodes précédents : Phamxiphanh, l'employé de la Lao Beer Company, explique à M. Phou que la Lao Beer Company ne viendra pas chercher la marchandise, mais qu’il est interdit d’y toucher. qu'il n'est pas là pour reprendre la marchandise. Il se perd à nouveau en conjectures et arrive enfin à son sujet : les circonstances de l’accident, sur lesquelles Monsieur Phou ne souhaite bien entendu pas s’étendre.

 

 - Eh bien voilà, dit Phamxiphanh : Saï le chauffeur a indiqué avoir perdu le contrôle de son camion à cause d’un facteur exogène.

 - D’un quoi ?

 - D’un facteur exogène. La Note d’Organisation de notre précédent service, le Bureau des Avaries Automobiles, le B.A.A., vous vous rappelez, qui n’existe plus certes mais en l’absence d’une nouvelle Note d’Organisation, c’est sur elle que je dois m’appuyer pour mener à bien ma mission, bref, cette note d’organisation définit deux types de facteurs pour expliquer les accidents. Les indigènes, ou indogènes, ou endogènes, je ne me souviens jamais, et les exogènes, ceux-là je m’en souviens toujours à cause de l’oxygène qui lui ressemble beaucoup et vu que j’aimais beaucoup la chimie à l’école…

 

Monsieur Phou bailla ostensiblement. Il n’était pas homme à ne pas respecter les convenances mais ce zigomar commençait à lui peser sur les sandales.

 

 - Pardon je m’égare reprit Phamxiphanh. Les indogènes c’est donc quand la cause de l’accident vient du camion ou du chauffeur : inattention, panne mécanique, crevaison, tout ça. Les exogènes, c’est quand la cause de l’accident est extérieure : un arbre cassé au milieu de la route, une coulée de boue pendant la saison des pluies, un enfant ou un animal qui traverse.

 - Un animal qui traverse, dites-vous ? L’esprit de Monsieur Phou, perturbé jusqu’alors par cette histoire de bière abandonnée et non buvable, ne fit qu’un tour.

 - Oui.

 - Ah oui, alors, il me semble bien qu’il y avait un chien avant que le camion ne se renverse. Je crois bien que c’est pour éviter ce chien sur votre chauffeur a fait une embardée.

 - Ah, vieil homme, vous me rassurez ! Si vous me dites qu’il y avait un chien, les choses vont s’arranger.

 - Pourquoi ne me l’avez-vous pas demandé ? Vous avez de drôles de manière à la Lao Beer Company ! Vous ne pouvez pas appeler les choses par un nom simple et poser des questions clairement ?

 - J’avais besoin que vous me le disiez vous-même. Saï a été trop imprécis, le choc sans doute, incapable de me décrire la taille ou la couleur du chien. Vous êtes donc bien sûr qu’il y avait un chien ?

 - Vous n’en avez pas marre de prendre mon père pour un imbécile ! La fille de Monsieur Phou, fâchée, venait d’interpeller le pauvre Phamxiphanh qui pensait simplement à faire consciencieusement son travail. Pourquoi posez-vous dix fois la même question ? Si mon père vous dit qu’il y avait un chien, c’est qu’il y avait un chien. Les Phou ne sont pas des menteurs ! Même moi qui n’ai pas vu l’accident, je peux vous le certifier, qu’il y avait un chien, parce que la nuit même de l’accident, mon pauvre vieux père a fait un cauchemar. Trois fois de suite il a crié dans son sommeil : « Pousse-toi, sale bête ! » et il s’est réveillé en plein milieu de la nuit. Et qu’est-ce que vous voulez que ce soit cette sale bête qui devait se pousser ? Un dragon peut-être ? Faites croire ça aux enfants si vous voulez, mais moi qui ai les pieds sur terre, je peux vous dire que cette sale bête, c’était un chien !

Phamxiphanh blêmit un peu. Il s’en voulait d’avoir porté atteinte à l’honneur d’un vieil homme comme Monsieur Phou. Mais il avait quand même un rapport à faire.

 - Pardon vieil homme. Pardon Madame. Je ne voulais pas vous offenser. Je ne doute pas que vous ayez vu un chien traverser devant le camion conduit par Saï. Pas un instant. A quoi ressemblait-il, d’ailleurs ?

 - Saï ?

 - Non, le chien ! Je veux dire, était-il grand ou petit, était-il noir, ou blanc, ou roux, pouvez-vous me le décrire ?

 - Pardi ! soupira Monsieur Phou, vous m’en demandez beaucoup. Ma mémoire me joue parfois des tours et mes pauvres yeux sont bien fatigués, et…

 - Et notre patience a des limites, homme incorrect ! tonitrua la fille de Monsieur Phou. Je pense qu’il serait temps de laisser ce pauvre vieil homme en paix. Si vous voulez savoir des choses, allez-donc voir le chef de village, d’ailleurs je le vois là-bas qui s’approche. Et puis rembarquez-moi toutes ces bouteilles, que ça ne traîne pas ici.

 - Impossible Madame, ces bouteilles resteront là. Je l’ai déjà expliqué à votre père.

La fille de Monsieur Phou lui jeta un regard interrogatif et le vieil homme lui confirma d’un signe de tête.

 - Eh bien nous boirons à la santé de la Lao Beer Company ! ajouta-t-elle.

 - Impossible Madame, je l’ai déjà expliqué à votre père, précisa-t-il en se retournant pour aller rejoindre le chef de village qui s’approchait.

La fille de Monsieur Phou, éberluée, regarda son père. Celui-ci porta son index à sa tempe et la frappa trois fois.

 - Ils sont tous fous à la ville, conclut-il.

 

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18 octobre 2017 3 18 /10 /octobre /2017 18:56

Rappel des épisodes précédents : M. Phou reçoit la visite de Phamxiphanh, un employé zélé de la Lao Beer Company. Phamxiphanh part dans des explications ubuesques sur le fonctionnement de la Lao Beer Company et son travail au Bureau des Véhicules Accidentés. Il finit par dire à M. Phou qu’il est venu établir un rapport sur les circonstances de l’accident. Les épisodes précédents se trouvent à la suite.

 - Vous n’êtes pas là pour rapporter la bière ? demanda Monsieur Phou.

Phamxiphanh rit de bon cœur :

 - Ah non ! Pas du tout. Cela ne correspond pas à la mission du Bureau des Véhicules Accidentés. Que vous êtes drôle, vieil homme ! Il y avait bien, par le passé, à la Lao Beer Company un Bureau de Récupération des Bouteilles Pleines Egarées, que tout le monde connaissait à la Lao Beer Company sous le nom de BRBPE. Bref, le BRBPE a été supprimé par la Direction de l’Organisation dans le cadre du grand Plan Quinquennal de Réaménagement, il y a environ six mois de cela. Les membres de la Sous-direction des coûts, qui se sont inspirés des dernières méthodes enseignées dans les plus grandes écoles de commerce du monde ont calculé que ça coûtait trop cher de venir récupérer la marchandise disséminée comme ça. Trop de temps passé. Trop cher. Tout ça pour vous dire que le BRBPE a disparu. Du coup la marchandise reste ici.

 - Vous voulez dire ici ? insista Monsieur Phou, incrédule.

 - C’est ça, ici !

 - Il faudra la boire alors, pensa tout haut Monsieur Phou

 - Impossible ! trancha Phamxiphanh d’un ton sec. La marchandise est la propriété de la Lao Beer Company. Elle doit rester ici, et si quelqu’un y touchait, ce serait un vol.

Décidément, ça devait être peuplé de drôles de zigotos la Lao Beer Company

 - Mais, si vous l’abandonnez ici ?

 - Qu’importe ! La Note d’Organisation qui a suivi trois mois après la fermeture du BRBPE a été parfaitement claire sur ce sujet en définissant la règle du PTPT : Pas Toucher, Pas Trinquer !

Mieux valait ne pas s’étendre. Avec de tels hurluberlus, on n’était à l’abri de rien.

 - Vous n’êtes donc pas là pour rapporter les bières, me disiez-vous.

 - Non ! Là où elle est, elle ne peut intéresser personne. Ce que j’ai besoin de comprendre, c’est comment tout cela est arrivé. Comment le camion a failli emporter votre maison.

 - N’exagérons rien, temporisa Monsieur Phou.

 - Tout de même. Vous vous trouviez forcément ici quand c’est arrivé.

 - Ici même dit Phou. Sur ce même fauteuil. C’est là que je passe le plus clair de mes journées depuis que ma fille et mon gendre ont pris ma place aux champs.

 - Alors, racontez-moi, qu’avez-vous vu ?

 - J’ai vu le camion faire une embardée à droite, une embardée à gauche et puis venir se coucher tout doucement, ici, juste à côté de ma maison.

La fille de Monsieur Phou arriva à cet instant, chargée de l’eau qu’elle venait d’aller chercher au robinet public, à 5 bonnes minutes de marche du village, 5 minutes sans mollir et à vide.

 - Bonjour dit-elle

 - Bonjour répondit Phamxiphanh en s’inclinant à nouveau de façon parfaitement grostesque. Laissez-moi me présenter.

Alors qu’il inspirait pour prendre sa respiration avant de débiter son laïus, Monsieur Phou anticipa :

 - Ma fille, dit Monsieur Phou, en la désignant. Puis il ajouta à son attention : c’est le Monsieur de la Lao Beer Company qui vient se renseigner sur les circonstances de l’accident.

 - C’est exactement ça, Madame ! Etiez-vous vous-même présente quand s’est produit l’accident ?

 - Oh que non ! J’ai bien trop à faire entre le travail aux champs et la tenue de mon foyer pour paresser au bord de la route.

 - Vous n’avez donc rien vu ?

 - Rien.

 - Et vous-même, vieil homme, n’avez-vous vraiment rien vu d’autre ? Essayez de faire un effort.

 - Non, je ne me souviens pas, le camion qui danse et se couche…c’est tout, je crois.

 - Pardon vieil homme, mais vous croyez ou vous êtes sûr ?

 - Je crois que je suis sûr ! A mon âge, vous savez, la mémoire joue parfois des tours. Mais pourquoi toutes ces questions ?

 - Eh bien voilà : Saï, le chauffeur, a indiqué avoir perdu le contrôle de son camion à cause d'un facteur exogène. 

« Décidément, ça devait être peuplé de drôles de zigotos la Lao Beer Company… »

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11 octobre 2017 3 11 /10 /octobre /2017 19:03

Résumé des épisodes précédents : M. Phou est contrarié. Il reçoit la visite d’un employé de la Lao Beer Company, Phamxiphanh. M. Phou le soupçonne de venir rechercher la marchandise abandonnée dans le camion. (Les épisodes précédents peuvent se lire à la suite)

 - Pouvez-vous me raconter l’accident, vieil homme ?

- Que vous raconter ? Si vous voulez voir l’accident, regardez le camion. Il n’a pas bougé depuis que votre chauffeur est reparti.

 - Je me permets d’insister, reprit l’homme. Pour vous expliquer, je travaille au Bureau des Véhicules Accidentés de la Lao Beer Company. Notre bureau est rattaché à la Sous-direction de la logistique, qui fait elle-même partie de la Direction de la Post-Prod, c’est comme cela que notre Direction Générale a rebaptisé notre direction de rattachement. Post-Prod, c’est du Falang *, ça veut dire « après la production », quand la bière est fabriquée, et qu’il faut la distribuer partout, dans tout le Laos. Il y a aussi une Direction Prod, qui s’occupe de fabriquer la Beer Lao, et une Direction Supply-Prod, toujours du Falang, pour s’occuper de l’approvisionnement de toutes les choses qu’il faut pour fabriquer de la Beer Lao : des céréales, du verre, des étiquettes… Depuis que les occidentaux essaient de nous taquiner à grands coups de Carlsberg et d’Heineken, la Lao Beer Company a décidé d’un grand Plan Quinquennal de Réaménagement. Ainsi, une Direction de l’Organisation planche pour qu’en permanence, la Lao Beer Company ait un mode de fonctionnement le plus efficace possible. C’est pour cela que tous les mois environ, on bouleverse tout. Le maître-mot du plan quinquennal de réaménagement, c’est : « Révolution-Organisation ». C’est ainsi que, moi qui vous parle, j’étais affecté la semaine passée encore au Bureau des Avaries Automobiles, le B.A.A., toujours dans la Sous-direction de la logistique, elle-même toujours rattachée la Direction Post-Prod. Eh bien la semaine passée, voilà que d’un seul coup, Monsieur Deng entre dans le bureau. Monsieur Deng c’est le Sur-Directeur de la Sous-Direction de la logistique, pour vous dire si c’est quelqu’un d’important, bref Monsieur Deng entre dans le bureau, enfin je veux dire dans mon bureau à moi, pas dans le Bureau des Avaries Automobiles dans lequel se situe mon bureau mais qui est beaucoup plus grand que mon bureau à moi. Bref, Monsieur Deng entre dans mon bureau et me dit : « Phamxiphanh, je viens vous informer d’un changement de votre affectation ! »

En disant cela, le curieux bonhomme s’était quasiment mis au garde-à-vous. Il reprit son récit.

 - Il se tient toujours raide, comme ça, Monsieur Deng. En même temps, ça se comprend qu’il soit un peu raide parce que bon quand même c’est lui le Sur-Directeur, et un Sur-Directeur ça se doit d’être un peu raide. Bref, moi, là, j’étais un peu inquiet vu que le neveu par alliance de la belle-sœur de l’oncle de ma femme vient de se faire radier du Parti pour insubordination, oui, je sais, je ne devrais pas vous dire tout ça mais quand même ça me chamboule moi cette affaire, parce que dans le fond je sais très bien qu’il n’a rien fait de mal et il a simplement été dénoncé par quelqu’un qui voulait sa place, parce que c’est quelqu’un qui a une bonne place vu qu’il travaille à Vientiane, dans la capitale, à la Deuxième Sous-direction du Ministère de l’Agriculture, à la C.R.F., vous connaissez la C.R.F. ?, c’est la Commission de Recensement des Frangipaniers, et que le frangipanier c’est un sujet important au Laos et je ne voudrais pas que tout cela rejaillisse sur mon emploi au Bureau des Avaries Automobiles, bref, Monsieur Deng rentre et me dit comme ça : « Voilà, Phamxiphanh, à partir de demain, vous changez d’affectation. Vous travaillerez au B.V.A., le Bureau des Véhicules Accidentés qui est un nouveau bureau que la Direction de l’Organisation vient de créer dans le cadre du Plan Quinquennal de Réaménagement. Ce nouveau bureau, qu’il me dit Deng, reste rattaché à la Sous-direction de la logistique, elle-même dépendant toujours de la Direction Post-Prod. Bref, comme moi je ne comprenais pas vraiment ce qui allait se passer, je lui ai demandé à Monsieur Deng ce qui allait changer pour moi. Il m’a dit alors que tout allait changer puisqu’à partir du lendemain, je ne travaillais plus au Bureau des Avaries Automobiles mais au Bureau des Véhicules Accidentés. Dans tout ce chamboulement, deux choses seulement ne changeaient pas : je gardais mon bureau à moi et mon travail restait le même. Ça m’a rassuré un peu parce que j’avoue que toutes ces nouvelles méthodes d’organisation de l’entreprise grâce au nouveau Plan Quinquennal de Réaménagement me dépassent un peu. Veuillez m’excuser, vieil homme, j’ai peut-être été un peu long, mais c’est indispensable de bien comprendre à qui vous avez à faire.

Monsieur Phou regarda Phamxiphanh, médusé. Il n’avait rien compris à son charabia et commençait à éprouver une réelle antipathie pour ce voleur de bière. L’important était de n’en rien laisser paraître.

 - Pardonnez-moi à mon tour, mais j’ai cultivé la terre toute ma vie. Les méandres de la Lao Beer Company sont bien trop subtils pour un pauvre et vieil esprit comme le mien.

 - Je comprends, vieil homme. Quant à moi, je me laisse parfois emporter par mes propres paroles, ma femme me dit que je parle toujours trop, elle est drôle ma femme, c’est elle qui me reproche de cancaner comme les femmes, mais je lui dis toujours à ma femme que ce n’est pas un vain bavardage quand je parle car j’ai le sens des responsabilités et je veux aider les autres à comprendre….

 - Alors, interrompit Monsieur Phou, dites-moi ce que vous êtes venu faire ici, à B…, si loin de chez vous.

 - Pour tout vous dire, au Bureau des Véhicules Accidentés, on ne sait pas encore ce qu’on doit faire parce que la Direction de l’Organisation n’a pas encore fini de rédiger la Note d’Organisation du Bureau et les Fiches de Mission de chacun d’entre nous. Néanmoins, comme Monsieur Deng m’a dit que mon travail restait le même qu’avant, j’en déduis que je suis ici pour établir un rapport précis et circonstancié sur l’accident qu’a eu Saï, notre chauffeur.

 

* « Français » et par extension, ce qui est étranger en lao

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4 octobre 2017 3 04 /10 /octobre /2017 16:46

Rappel des épisodes précédents : La nuit qui suit l’incident, M. Phou fait un cauchemar. Un dragon vient boire toute la bière du chargement et sème la pagaille au village. Il se réveille en sursaut en hurlant « Pousse toi, sale bête ! ». Les épisodes précédents se trouvent à la suite. 

 

La vie reprit son cours à B… Le dragon ne venait plus hanter les nuits de Monsieur Phou. Il était resté terré dans sa montagne et Monsieur Phou dormait tous les soirs du sommeil du juste. Avec l’aide de son gendre, il avait réparé la frêle barrière de bambou. Tout de même, se disait souvent Monsieur Phou, il y avait là, juste à côté de chez lui, toutes ces bonnes bouteilles de bière, presqu’abandonnées.

Une semaine plus tard, le camion n’avait toujours pas bougé et semblait ne plus intéresser personne. Les villageois ne le remarquaient même plus en passant. Le trafic s’écoulait, comme d’ordinaire. La bâche du camion, qui n’avait pas souffert dans l’accident, protégeait la cargaison de la convoitise et des regards indiscrets : personne n’aurait pu savoir si le camion était plein ou vide. Le chef de village avait rendu visite à Monsieur Phou et l’avait informé de son choix de ne pas faire de rapport au District. Après tout, il n’y avait pas eu de victimes et pas non plus de dégâts matériels. Il ne tenait pas à alerter le District pour un oui pour un non. Le village de B… avait bonne réputation au District. Il ne voulait pas vanter ses qualités de chef de village, mais l’information lui avait été donnée par le représentant provincial du Comité Central du Parti. C’était important que le District ait une opinion favorable de B…. Cela signifiait qu’on pourrait peut-être demander l’installation de l’éclairage public, et, qui sait, d’ici deux à trois Pi-Maï *, la rue de B…. flamboierait-elle le soir. Le chef de village rêvait tout haut et Monsieur Phou supportait son verbiage avec patience. Cet imbécile épris de lui-même pouvait toujours, en tant que chef de village, lui rendre service, ou pire, lui jouer des crasses.

Souvent, en écoutant parler le chef de village, sa fille, son gendre ou ses voisins, Monsieur Phou pensait qu’il y avait là, tout près de chez lui, toutes ces belles caisses de bière de la Lao Beer Company, comme une promesse d’avenir heureux. Sa fille le reprenait souvent. Elle trouvait que l’accident l’avait marqué. Son père était comme distrait depuis. « Tu es dans la lune ! » lui disait-elle. Monsieur Phou tournait effectivement en orbite autour d'une lune de bière.

Un matin, alors qu’il était encore tôt - mais à quelle heure avait-il bien pu prendre la route, celui-là ! - Monsieur Phou vit arriver une voiture tout habillée des couleurs de la Lao Beer Company. Ce n’était pas une grosse voiture, pas l’un de ces énormes 4x4 ou de ces pick-up, véhicules réservés aux gens riches si c’étaient des particuliers, et il n’y en avait pas à B…, les plus proches devaient se trouver dans les environs de Luang Prabang. Sinon ces gros véhicules étaient ceux des huiles, cadres du Parti et leur famille, gouverneur de la province ou cadres supérieurs d’une grande entreprise comme la Lao Beer Company. Cette voiture-là était un petit modèle coréen, certainement celle d’un petit employé. Monsieur Phou ne s’était pas trompé. L’homme qui descendit de la voiture était vêtu comme quelqu’un de la ville, pantalon de tergal et chemise de coton, des chaussures fermées et des chaussettes, mais il ne portait pas de cravate. Que venait-il faire ici ? Monsieur Phou allait certainement l’apprendre très vite.

L’homme joignit les deux mains à hauteur du visage, comme il est coutume au Laos, mais au lieu d’incliner légèrement la tête, il se plia littéralement en deux, dans un cérémonial inattendu et presqu’obséquieux. :

 - Bonjour vieil homme, dit -il

 - Bonjour.

 - Je me présente, je suis Akamu  Phamxiphanh et je suis très fier de représenter ici la Lao Beer Company.

 - J’avais déjà deviné que vous travailliez à la Lao Beer Company…

L’homme esquissa un sourire en désignant sa voiture :

 - Difficile de passer inaperçu au volant de ce bel engin ! Vous habitez cette maison ?

 - Depuis toujours.

 - Vous êtes donc l’homme dont m’a parlé Saï.

 - Qui est Saï ?

 - Saï est le chauffeur de la Lao Beer Company qui a fini sa course dans votre jardin avec ce camion.

 - Ah…

Monsieur Phou n’ajouta rien. Le petit employé avec ses manières empruntées lui semblait un peu trop poli. Ce n’était qu’un briseur de rêves, il venait chercher la cargaison du camion, cette bénite marchandise à laquelle Monsieur Phou pensait si souvent ces derniers temps.

 

* Nouvel An lao

 

« Monsieur Phou tournait effectivement en orbite autour d’une lune de bière. »

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27 septembre 2017 3 27 /09 /septembre /2017 08:39

Rappel des épisodes précédents : Pour remercier M. Phou, le chauffeur de la Lao Beer Company lui explique à demi-mots comment détourner en toute légalité un peu de marchandise grâce au cahier de livraison. Les premiers épisodes sont à découvrir à la suite.

 

Ils se réinstallèrent dehors. Tous les gamins du village, et bonhommes et commères aussi étaient venus ou venaient ou allaient venir voir l’attraction, l’évènement, un évènement comme le village de B… n’en avait pas connu de mémoire de villageois vivant. Décidément, les chaumières de B…allaient bruisser de cet incroyable accident.

Monsieur Phou invitait tout le monde à rentrer chez soi, houspillant les enfants, interrogeant les adultes : « N’avez-vous rien d’autre à faire que faire les curieux ? Vos foyers et vos champs ont certainement plus besoin de vous que ce pauvre camion naufragé ! »  Puis le temps reprit son cours. Impassible, immuable. Monsieur Phou et le chauffeur, assis sur le banc, assistaient en silence à la reprise du ballet des véhicules. Monsieur Phou refusa la cigarette que lui tendit le chauffeur.

Deux heures plus tard, ils virent ensemble arriver à l’horizon le camion de la Lao Beer Company qui devait emporter avec lui le chauffeur. Ledit chauffeur et Monsieur Phou se saluèrent, non pas comme deux amis, non pas comme deux compères, simplement comme deux hommes qu’un pacte lie, se quittant sans savoir s’il leur serait donné de se revoir un jour.

Le soir venu, l’affaire du camion de la Lao Beer Company occupa une grande partie de la conversation avec sa fille et son gendre. Monsieur Phou ne parla pas du chien. Il expliqua que le chauffeur avait laissé une caisse de Beer Lao pour le réconforter de la frousse qu’il lui avait collée. Quant au cahier, Monsieur Phou savait ce que c’était mais il leur expliquerait une autre fois car ce soir, il était fatigué à cause de tous ces évènements et il n’aspirait qu’au repos.

Couché dans l’obscurité, Monsieur Phou peina à trouver le sommeil. Il entendit sa fille se refuser encore une fois à son mari ; pauvre vieux, lui aussi avait été mal loti du temps que vivait encore Madame Phou. Il s’endormit dans une agitation confuse de camions, de bouteilles et de caisses de bières.

Un dragon avait entendu l'accident et quittait sa montagne. Il s’approchait du village. Après avoir frayé dans les ravines, il se reposait maintenant au bord du camion, créant un vent de panique alentour. Des volutes de fumée sortaient de ses naseaux et ponctuaient sa respiration. Les villageois, la trouille au ventre, n’osaient pas s’approcher. Le chef du village avait appelé les pompiers du District et prévenu le Gouverneur de la Province. Le dragon ouvrit un œil et entreprit de vider une à une, consciencieusement, les bouteilles de Beer Lao, sous le regard éberlué des badauds du village. Son ventre enflait à vue d’œil. Sa truffe devenait toute rouge. Il émettait des rots sonores en produisant une fumée épaisse et âpre. Cela le rendait hilare, et au milieu de grands éclats de rire, sa queue battait l’air autour, faisant trembler les murs de la maison de Monsieur Phou. Il rotait et se mettait à boire de plus belle. Les villageois s’enhardissaient et s’approchaient maintenant du spectacle. Le dragon se leva en titubant sur ses deux pattes arrières, et, chancelant, pissa farouchement sur la foule des curieux d’un jet prodigieux qui les projeta plusieurs mètres en arrière. Monsieur Phou, tapi sous un frangipanier, assistait médusé à cette bacchanale quand, dans un ultime borborygme, le dragon parfaitement ivre s’écroula de tout son poids et s’endormit en ronflant sur la cargaison de bières. Monsieur Phou s’inquiétait. La Lao Beer Company allait-elle croire à ce qui s’était passé ? Et si on l’accusait, lui, d’avoir volé toute cette bière ? Il fallait mettre le reste de la marchandise en sécurité. Où donc étaient sa fille et son gendre ? Pourquoi n’étaient-ils pas là alors qu’il avait tant besoin d’eux ? Monsieur Phou sollicita sa vieille carcasse pour débarder la marchandise. L’accès n’était pas facile. Il ne fallait pas se prendre les pieds dans les traverses métalliques de la remorque. Les caisses étaient lourdes, et les ronflements du dragon faisaient tout trembler. Il sentait la panse grasse et visqueuse de l’animal merveilleux qui pesait sur une caisse et l’empêchait de la dégager. Furieux, Monsieur Phou, hurla trois fois de suite :

 - Pousse-toi, sale bête !

Monsieur Phou était assis sur sa natte. Il s’était réveillé lui-même à force de crier. Il était en nage. Sa fille l’appela :

 - Ça va papa ? Qu’est-ce qui t’arrive ?

Monsieur Phou reprit pied dans la réalité.

 - Ça va ma fille, ça va. Ce n’était qu’un mauvais rêve.

 - Rendors-toi, maintenant.

 - Oui.

Monsieur Phou s’allongea dans le noir. Sa frêle maison le rassurait. Il n’y avait ici ni dragon ni curieux. Il fallait qu’il se rendorme, qu’il chasse les mauvais esprits.

« Un dragon avait entendu l’accident et quittait sa montagne. »

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20 septembre 2017 3 20 /09 /septembre /2017 21:29

Rappel des épisodes précédents : Le chef du village est inévitablement venu s’enquérir des évènements. M. Phou et le chauffeur tentent de le dissuader de faire un rapport aux autorités. Le chef repart, presque convaincu, en emportant la caisse de Beer Lao que le chauffeur avait sortie à l’attention de M. Phou. Les épisodes précédents peuvent se lire à la suite.

 

Monsieur Phou regarda sa promesse de bière s’éloigner et se tourna vers le chauffeur quand le chef fut assez loin :

 - Il va vous falloir grimper de nouveau dans votre camion.

Le chauffeur attendit un peu. Il refit le tour de son camion pour dégager une nouvelle caisse de Beer Lao et remonter dans la cabine, d’où il ressortit avec une sorte de cahier.

 - Avez-vous un endroit, vieil homme, où nous pourrions ranger ceci avant que le chef ne revienne ?

 - Entrez chez moi dit Monsieur Phou, précédant son visiteur.

Il lui fit poser la caisse de bières le long d’un mur, à l’abri des regards indiscrets puis ils s’assirent sur une natte au milieu de la pièce.

 - Qu’est-ce que ceci ? demanda Monsieur Phou en désignant le cahier que l’homme tenait à la main.

 - Ceci est le cahier de livraison répondit le chauffeur. C’est un document important pour la Lao Beer Company. A chacun de mes voyages, je note les endroits où je vais livrer ma marchandise, et pour chacun de ces endroits, je note le nombre de caisses que j’ai distribué. Regardez !

L’homme ouvrit le registre à la page d’une de ses tournées antérieures. La souche autocopiante était restée accrochée au cahier. Il montra tout, précautionneusement, à Monsieur Phou : l’endroit où inscrire la date, le nom de la gargote, du café ou du restaurant qui avait été livré et dans la case d’à côté, le nombre de caisses qu’il avait déposées. Monsieur Phou, qui ne savait ni lire ni écrire, n’en souffla mot à son interlocuteur. Comprenant bien qu’il devait y avoir là quelque chose d’important, il lui faisait répéter chaque information pour essayer d’en garder au mieux la mémoire. Après tout, ses enfants savaient lire et écrire ; cela serait peut-être utile pour l’avenir. On ne sait jamais de quoi demain est fait au pays du million d’éléphants.

 - Voyez, dit-il, grand-père, quand mon bordereau est rempli, je fais la somme du nombre de caisses qui ont été livrées. Ce qui est très important pour la Lao Beer Company, c’est que le nombre de caisses que je livre soit égale au nombre de caisses avec lequel je quitte l’entrepôt. C’est très important. Au retour de ma livraison, je donne deux exemplaires de mon bordereau. Le premier part au Bureau des Expéditions. Le second part au Bureau de la Facturation pour établir les factures. Le troisième exemplaire reste accroché dans ce cahier.

 - Je comprends, dit le vieil homme. Mais, par exemple, est-ce que moi je vais recevoir une facture de la Lao Beer Company ? Ou est-ce que le chef de village va recevoir une facture ? Pour lui, ce serait presque normal. Mais pour moi, un pauvre vieillard qui a failli mourir écrasé sous votre camion, moi qui ai travaillé dur toute mon existence, moi malheureux homme, si pauvre, jamais je ne pourrais me payer tout cela...

 -  Ne vous tracassez pas, grand-père, regardez ici !

L’homme lui fit scruter le bordereau, sans savoir qu’un académicien devant un tas de hiéroglyphes n’y aurait pas beaucoup plus entendu que Monsieur Phou devant son feuillet bleu.

 - Regardez, la dernière ligne. Il est écrit « non livrées ». C’est là que j’inscris ce que je n’ai pas livré. Imaginez grand-père, que je tombe en déchargeant les caisses. Plein de bouteilles de bières cassées, et qui les paiera ? Personne ! La Lao Beer Company est une entreprise intelligente. Elle a compris que parfois il peut arriver un incident, une caisse qui casse, une autre qui glisse, une qui tombe du camion sur la route. C’est ici que j’inscris tout cela, sur la ligne des « non livrées ». Si le chiffre des « non livrées » reste raisonnable, la Lao Beer Company est contente et je peux garder mon travail.

Le chauffeur sortit le stylo-bille estampillé Lao Beer Company qui était accroché à la poche de sa chemise et commença à écrire consciencieusement sur un bordereau neuf.

 - Que faites-vous ? interrogea Monsieur Phou.

 - Je remplis le bordereau de ma livraison. Il faut bien que j’explique qu’il y avait deux caisses brisées.

Monsieur Phou réfléchit un instant.

 - Après un tel choc, suggéra-t-il au chauffeur, peut-être que beaucoup d’autres caisses ont été abîmées. Nous ne pouvons pas le savoir tant que votre camion n’aura pas été redressé. Il ne faudrait pas remplir précipitamment votre bordereau. La précipitation est mauvaise conseillère. En revanche, je peux conserver votre cahier ici. Votre collègue qui viendra redresser le camion pourra alors visualiser les dégâts et il remplira le formulaire. Si le chiffre ne correspond pas, cela pourrait vous attirer des ennuis, je crois. Vous m’avez dit qu’il est très important pour la Lao Beer Company que les chiffres coïncident...

Le chauffeur regarda Monsieur Phou. L'homme n'était pas jeune, il n'avait jamais dû sortir de son trou, mais il était malin comme un vieux singe des montagnes.

 - Je crois que je vais suivre votre conseil, grand-père, en lui mettant dans les mains le cahier de livraison et le stylo de la Lao Beer Company. Ah, quand je pense à ce satané chien !...

 - Satané chien, renforça Monsieur Phou. Venez, allons prendre l’air.

« Le chauffeur regarda Monsieur Phou. L’homme n’était pas jeune, il n’avait jamais dû sortir de son trou,

mais il était malin comme un vieux singe des montagnes… »

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14 septembre 2017 4 14 /09 /septembre /2017 12:59

Rappel des épisodes précédents : Un camion de Beer Lao s'est échoué dans le terrain de M. Phou. Le chauffeur, qui téléphonait au moment des faits, est ennuyé : comment justifier son accident ? M. Phou le sort de l’embarras en lui suggérant qu’il a vu un chien traverser la route : c’est en essayer d’éviter le chien que l’accident s’est produit. (Les épisodes précédents peuvent se lire à la suite)

 

Monsieur Phou invita le chauffeur à s’asseoir avec lui. Il n’avait qu’un fauteuil, son fameux fauteuil en plastique, alors ils gagnèrent le petit banc, le long du mur de la maison de Monsieur Phou, et qui, lui, pouvait accueillir jusqu’à trois personnes.

Le chef de village arriva sans tarder. Même si l’accident n’avait pas eu de conséquence dramatique, il restait un évènement comme peu arrivaient au village, et qui nécessitait son intervention.

 - Bonjour, dit le chef de village.

C’est lui qui saluait en premier Monsieur Phou, car bien qu’il fût chef, Monsieur Phou était plus âgé que lui, et le respect des anciens est une règle d’or au Laos.

 - Bonjour, répliquèrent en chœur Monsieur Phou et le chauffeur.

 - Que s’est-il passé ? demanda le chef.

 - Le camion est tombé à côté de ma maison, lapalissa Monsieur Phou.

 - Je le vois bien !

Le chef de village avait parfois l’impression que Monsieur Phou aimait prendre les autres, et lui particulièrement, pour des imbéciles.

 - Un accident idiot enchaîna le chauffeur. Heureusement, personne n’est blessé. La marchandise n’est même pas abîmée. J’ai déjà prévenu la Lao Beer Company. Je vais repartir dans le camion d’un de mes collègues. Bientôt cette histoire ne sera plus qu’un souvenir.

 - N’empêche, dit le chef. Il va bien falloir que je fasse un rapport au District.

 - Pensez-vous que cette affaire intéresse les autorités du District ? demanda Monsieur Phou.

 - Je ne pense pas que cela dépasse les bureaux de la Lao Beer Company, ajouta le chauffeur. Ce qui m’est arrivé est courant. Vous connaissez l’état des routes dans notre pays ; rouler est périlleux, surtout lorsqu’on transporte une lourde cargaison comme la mienne. De tels incidents arrivent au moins toutes les semaines. Moi-même, je ne saurais vous dire si je me renverse pour la huitième ou la onzième fois, tant la chose est courante. Regardez, dit-il au chef en exhibant son poignet qui portait les traces d’une vieille coupure qu’il s’était faite en voulant démonter le phare cassé de sa moto, regardez, vous voyez ces traces de blessure ? J’ai dû, un jour, du côté de Paksé, finir de casser à la main le pare-brise fendu de mon camion. C’était la seule issue que j’avais et je sentais sous mon siège la chaleur brûlante du moteur qui commençait à flamber…

De peur qu’il n’aille un peu loin, emporté dans le tourbillon de son récit imaginaire, Monsieur Phou intervint :

 - Voulez-vous une Beer Lao, chef ?

 - Avec plaisir ! D’ailleurs, qu’est-ce que cette caisse fait ici ?

 - Je l’ai sortie pour regarder le temps qui passe, dit le chauffeur.

Monsieur Phou, qui s’était levé pour aller chercher son décapsuleur à la maison, revint et d’un geste bref donna naissance à un flot de mousse presqu’ininterrompu.

 - Vos bières n’ont pas aimé l’accident ! dit le chef.

 - Oui. Trop secouées ! Buvons quand même dit le chauffeur, entrechoquant sa bouteille avec celle du chef et de Monsieur Phou.

 - Nioc nioc* !

 - Nioc nioc !

 - Nioc nioc !

Les trois hommes lampèrent leur breuvage en silence. Le chef se convainquait in petto d’avoir fait le tour de la question. Il considérait également qu’il n’y avait peut-être pas là matière à rapport au District : cela faisait des tracas administratifs en moins, d’autant qu’il risquait même de les ennuyer au District avec son histoire. Ils devaient souvent en entendre parler, au District, des accidents de camion de la Lao Beer Company d’après ce que disait le chauffeur, bien que pour lui ce fut le premier qu’il voyait, mais il ne sortait pas très souvent du village et ailleurs, les choses allaient peut-être différemment. Oui, il ne faudrait pas qu’ils le prennent pour un raseur au District, et même s’il entretenait de bonnes relations avec eux, mieux valait éviter que les autorités se promènent trop dans le quartier. Non non, bien sûr, il n’avait rien à se reprocher, mais vivre caché est un moyen sûr de vivre heureux, alors pas besoin d’aller mettre le village de B… sous les feux de la rampe. Un camion s’était renversé ? Et alors, quelle affaire ! Cela apporterait du piment dans toutes les conversations du village pendant les semaines et les mois qui allaient venir, mais c’était tout ! A tout bien considérer, le chef allait rentrer chez lui. L’affaire n’était pas classée, puisqu’il n’y avait pas d’affaire.

Le chef empoigna fermement la caisse de Beer Lao. Il restait encore 9 bouteilles dedans.

 - Au nom des autorités du village, je vous remercie de votre présent, dit-il cérémonieusement au chauffeur, avant de tourner les talons, la caisse de bière à la main, et de reprendre le chemin vers sa maison.

Le chauffeur n’osa bien sûr rien dire. Il est important au Laos, comme ailleurs en Asie, de ne pas s’emporter, de ne pas perdre la face.

 

* « Tchin tchin » en lao

 

 

« Voulez-vous une Beer Lao, chef ? »

 

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8 septembre 2017 5 08 /09 /septembre /2017 17:06

Rappel des épisodes précédents :

M. Phou est un vieillard paisible qui vit dans un endroit perdu du Laos, au bord de la route.Un camion de la Lao Beer Company vient de se renverser dans le jardin de M. Phou. Le chauffeur, occupé au téléphone, a perdu le contrôle de son véhicule. Heureusement, il n’y a ni blessé ni dégâts, sauf la petite barrière de bambou qui délimite le terrain de M. Phou.

(Vous pouvez lire les épisodes précédents qui se trouvent à la suite de celui publié ci-dessous.)

L’homme descendit de son camion et alla trouver Monsieur Phou. Les premiers véhicules s’arrêtaient des deux côtés de la route et reprenaient leur chemin aussitôt, voyant que personne n’était blessé.

 - Drôle d’affaire, dit Monsieur Phou

 - Depuis le temps que je conduis ce camion ! Je connais la route par cœur, et jamais un problème…

 - Nul n’est accessible à la perfection, commença à orientaliser Monsieur Phou.

Le chauffeur avait des préoccupations bien plus prosaïques.

 - Avez-vous un téléphone, vieil homme ? Je dois prévenir mon supérieur au Bureau des Expéditions.

 - Qu’est-ce qu’un homme comme moi ferait d’un téléphone ? Le chef de village en possède un, qu’il promène fièrement et qu’il garde jalousement. Mais vous-même en avez un, je crois…

 - C’est vrai dit l’homme. Je suis un peu chamboulé par cette aventure.

Le chauffeur escalada son camion naufragé, plongea dans la cabine par la vitre ouverte et ressortit, son trophée à la main. Par chance, à cette heure-là, les bureaux de la Lao Beer Company étaient encore ouverts. En moins de 20 minutes et après avoir eu seulement cinq interlocuteurs différents, le chauffeur avait réussi à prévenir sa hiérarchie de la survenue de l’accident. Son supérieur l’avait informé qu’un de ses collègues le suivait, à deux heures environ. Il n’aurait qu’à grimper avec lui, il l’accompagnerait dans sa tournée de livraison et, in fine, regagnerait avec lui le siège de la Lao Beer Company. On s’occuperait du reste après. Le chauffeur raccrocha :

 - Merveilleuse invention, tout de même, que ces objets modernes !

 - Le mal peut se cacher sous les dehors du bien répliqua Monsieur Phou.

 - N’empêche, dit le chauffeur, sans lui, je n’aurais pas pu prévenir ma hiérarchie.

 - Mais vous auriez vu, de la même manière que vous allez le voir, votre collègue arriver. Vous lui auriez fait signe de la même façon et il se serait pareillement arrêté pour vous emmener avec lui.

 - C’est vrai concéda le chauffeur.

 - Et sans votre téléphone, vous n’auriez pas eu votre accident. Si vous aviez regardé la route plutôt que votre téléphone, jamais vous n’auriez dévié de votre trajectoire…

Un silence embarrassé se fit. L’homme était ennuyé. Tout le monde, au pays du million d’éléphants, tout le monde téléphone au volant de sa voiture, de son autobus, de son camion, et même au guidon de sa moto ! Mais l’affaire pouvait lui nuire au sein de la Lao Beer Company. On pourrait le rétrograder, l’envoyer monter la garde devant le portail de l’entreprise, ou pire, le faire travailler au brassage, enfermé dans la chaleur étouffante des grands bâtiments métalliques où s’élaborait la fameuse Beer Lao. Finis les grands espaces, finie la route, finie la liberté, ces caisses à livrer et ce système ingénieux qu’il avait fait perdurer après que son prédécesseur était parti à la retraite et qui lui permettait de détourner en toute discrétion et en toute impunité un vingtième de sa cargaison à chaque trajet. Outre le fait qu’il n’était jamais à court d’une Beer Lao à la maison, le marché parallèle qu’il avait monté améliorait grandement son ordinaire et celui de sa famille. Il alimentait à vil prix quelques gargotes de son quartier qui y trouvaient, elles aussi, leur compte. Se débrouiller faisait partie de la vie, ici. L’important était que tout cela reste discret et qu’officiellement rien n’existe qui puisse ternir la promesse de bonheur qui transpirait de ces trois mots : République Démocratique Populaire (du Laos).

Il avait acheté de cette façon une télévision dernier cri qui enchantait sa famille. Cette année, il avait prévu d’installer de nouveaux sanitaires. Il ne fallait pas qu’un stupide accident, sans dégât ni victime, ne vienne mettre à bas toutes ces années d’efforts.

L’homme se dirigea vers l’arrière du camion. Il réussit, au prix de quelques efforts, à sortir tant bien que mal une pleine caisse de Beer Lao qu’il déposa aux pieds du vieil homme.

  - Que diriez-vous d’une petite bière ?

 - Je dirais que nous ne boirions pas grand-chose d’autre que de la mousse, répondit Monsieur Phou. Avec le choc, elles doivent être toutes secouées.

 - Vous avez raison, grand-père. Le mieux est que vous les gardiez ici. Quand elles seront bien reposées, vous les boirez à ma santé.

 - Je n’y manquerai pas. Je penserai bien à vous.

 - A moi, à ma femme et mes enfants, et aussi à ma sœur qui habite à la maison avec mes trois neveux et nièce depuis que son pauvre mari est mort si jeune d’une terrible maladie…

 -  La vie est pleine d’épreuves.

 - C’est vrai. C’est pour cela que je travaille dur pour nourrir tout ce monde. Ce serait une catastrophe si je devais perdre mon travail.

Monsieur Phou considéra le chauffeur. Il avait l’air d’un brave type. Avoir les autorités sur le dos pour une enquête n’était jamais bon, même si on n’avait été qu’un fortuit témoin, comme Monsieur Phou. Quant à dénoncer quelqu’un, il fallait vraiment que le jeu en vaille la chandelle. Monsieur Phou fit durer un peu le silence, presque par jeu.

 - Et ce chien qui a traversé devant votre camion, que pensez-vous de ce chien ? questionna Monsieur Phou avec un brin de malice dans les yeux.

L’homme regarda Monsieur Phou :

 - Satané chien ! renchérit-il. Si je n’avais pas voulu l’éviter, je n’aurai pas donné ce grand coup de volant…

 - Et votre camion aurait continué droit, conclut Monsieur Phou.

  • « Et ce chien qui a traversé devant votre camion, que pensez-vous de ce chien ? »

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4 septembre 2017 1 04 /09 /septembre /2017 11:07

Rappel de l'épisode précédent : M. Phou est un vieillard paisible qui passe le plus clair de son temps à contempler le spectacle que lui offre la rue qui traverse le village de B…, dans un endroit perdu du Laos.

Vous pouvez lire le premier épisode en dessous de l'épisode 2.

 

La saison des pluies venait de s’achever. Aujourd’hui comme hier, et comme demain, Monsieur Phou s’était installé sur sa chaise en plastique. Au loin, un camion de la Lao Beer Company s’annonçait. Monsieur Phou prenait le temps de le voir arriver. Il aimait ses couleurs jaunes et vertes, et même ses écritures qu’il ne savait pourtant pas déchiffrer, pas plus en Anglais qu’en Lao.

Le camion hésitait, signe qu’il devait voyager avec une pleine cargaison, logique puisque l’usine de production de la Lao Beer Company se trouvait quelque part un peu plus bas dans la vallée. Le camion hésitait car la route était, là-bas, en mauvais état, c’est-à-dire en plus mauvais état qu’en mauvais état, l’état normal d’une route au Laos étant « en mauvais état ». Les trous de la route étaient parfois comblés par un camion du District qui venait y déverser un monceau de cailloux et repartait sans les étaler, laissant le soin aux automobilistes malchanceux qui le suivaient de le faire, au péril de leur carrosserie. Cependant, M. Phou n’avait pas vu de camion venir combler les cratères de la route de plusieurs lunes. Celui de la Lao Beer Company devait donc essayer de contourner les nids de poule (ou d’autruche), et lorsqu’il n’avait nul moyen d’y échapper, s’engager le plus doucement possible pour ne pas user mécanique et chargement avant de reprendre de la vitesse jusqu’au prochain trou où il faudrait de nouveau freiner, et ainsi de suite. Prendre la route n’est pas une sinécure au pays du million d’éléphants.

La traversée du village était en revanche aisée pour les véhicules : la route n’y était presque pas déformée, et tous ou presque levaient le pied pour ne pas écraser un enfant, un chien, une chèvre ou un cochon. Monsieur Phou avait ainsi un peu plus de temps pour observer véhicule, chargement et occupants. Ce camion-là, Monsieur Phou l’aurait parié, devait avoir un problème car il faisait des embardées régulières, de droite, de gauche, un peu comme si le chauffeur avait été ivre ou qu’il était en train de s’endormir, puis il reprenait sa route correctement.

Les mouvements intempestifs avaient cessé. Le camion traçait maintenant droit, ou plutôt en oblique. Doucement, mais sûrement, il se déportait sur la gauche. Monsieur Phou eut le temps de voir le chauffeur utiliser son téléphone portable.

Les choses s’enchaînèrent assez vite. Le coup de klaxon du véhicule qui arrivait en face surprit le chauffeur de la Lao Beer Company. Le téléphone portable vola dans la cabine en même temps que le chauffeur donna un grand coup de volant sur la droite puis à gauche pour ramener son camion dans la trajectoire. Las, les à-coups violents déséquilibrèrent le camion dont l’arrière commença à chasser d’un côté, de l’autre. Monsieur Phou entendait les caisses de bières cliqueter. Il n’eut pas le temps d’avoir peur. A peine avait-il esquissé un mouvement de recul que le camion s’était couché sans fracas, sur le bas-côté, emportant dans sa course la mince barrière de bambou qui courait le long du terrain de Monsieur Phou. Le camion s’immobilisa à quelques mètres de la maison de Monsieur Phou, baleine d’acier échouée sur le littoral de la route.

Le chauffeur, un petit gabarit, n’eut pas même à pousser la portière, il s’extirpa par sa fenêtre ouverte et demeura un instant interdit, debout sur la portière de son camion couché. Il regardait autour de lui pour s’assurer que rien ni personne d’autre que lui n’avait pâti de sa sortie de route. M. Phou l’interpella :

  • Pas de mal ?
  • Non, tout va bien ! J’ai juste eu peur.
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Profil

  • Fabrice Dayron
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain.
Témoin intéressé de son époque.
  • Chef d'entreprise, chroniqueur et écrivain. Témoin intéressé de son époque.

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"...Ainsi dès qu'une fois ma verve se réveille

    Comme on voit au printemps la diligente abeille

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    Des sottises du temps je compose mon fiel..."   (Boileau)

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